Danse
«Les Inconsolés», ich liebe dich ou la non-danse du désir

«Les Inconsolés», ich liebe dich ou la non-danse du désir

14 octobre 2017 | PAR Sarah Reiffers

Pour célébrer le dépôt des archives d’Alain Buffard, le Centre National de la Danse (CN D) propose du 4 octobre au 15 décembre un grand évènement dédié au danseur-chorégraphe. L’occasion de (re)découvrir plusieurs de ses spectacles, dont Les Inconsolés, œuvre incontournable de la danse moderne récompensée en 2005 par le Grand Prix du Syndicat Professionnel de la Critique.

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Ils sont trois sur scène. Trois êtres inconsolés et inconsolables («Je crois qu’on ne peut pas être consolé de toute façon», disait Buffard) aux prises avec les fantômes d’un amour passé. Bryan Campbell, Mark Lorimer, et Miguel Pereira se réapproprient cette chorégraphie de la non-danse autrefois interprétée par Buffard lui même et deux autres de ses danseurs. Dans un espace sombre, faiblement éclairé, ils se ruent l’un sur l’autre, s’emmêlent dans les rideaux, se rapprochent et se confondent, tantôt fragments, tantôt géants faits d’ombre.

Pour Les Inconsolés Alain Buffard s’est appuyé sur la littérature. Un roman de James Purdy, d’abord, Chambres étroites, qui lui a directement inspiré le spectacle, l’histoire d’une relation triangulaire entre deux frères et un adolescent. Le Roi des Aulnes de Goethe, ensuite, dont plusieurs extraits sont lus en allemand au tout début et à la toute fin du spectacle, dans le noir complet, telle une parenthèse. Aux oreilles du spectateur français lambda, c’est à dire qui ne connait que très peu – voire pas du tout – la langue de Goethe, seuls résonnent et prennent sens les mots « ich liebe dich ». Il n’en reste que l’idée à moitié saisie d’amour. Et c’est bien d’amour que Les Inconsolés parle, ou plutôt du désir amoureux entre trois hommes, avec toute la furie qui en résulte. Buffard le met en scène crument, sans aucune pudeur, n’hésitant pas une seule seconde à le montrer dans toute sa dimension animale, lorsqu’il prend le pouvoir sur la raison. Et c’est tellement vrai qu’on se demande un peu ce que l’on fait là, nous le public, à l’observer. Devant cette mise à nue complète des interprètes et de l’espace, le regard se transforme en quasi-voyeurisme. Alors lorsque les rideaux tombent, dévoilant les murs nus, c’est comme une partie de nous même qui nous est donnée à voir, violemment.

Au final, Les Inconsolés se voit comme le Manque de Sarah Kane se lit, avec le cœur, ou plutôt avec les tripes. Il se ressent avant d’être pensé. Dans ce théâtre fait d’ombres et de fragments, les corps, débarrassés de leurs vêtements, sont détournés de leur rôle social et ramenés à l’état animal, un matériau brut auquel sont donnés les traits du désir et de l’intime masculin.

Les Inconsolés est à voir ce soir encore au Centre Pompidou. Pour découvrir le reste du programme dédié à l’œuvre d’Alain Buffard, cliquez ici.

Visuel: centre Pompidou, photographies officielles

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