Danse
Le Voyage de Rafaela Carrasco

Le Voyage de Rafaela Carrasco

10 juin 2021 | PAR Nicolas Villodre

Quoi qu’il en coûte, les artistes ont continué d’agir, de produire, de créer. Comme le prouve la bailaora Rafaela Carrasco à La Villette, où elle vient d’étrenner son dernier opus, sobrement intitulé Viaje.

Rétrospection

Le voyage auquel nous invite la danseuse, chorégraphe et directrice de troupe distinguée, nous fait parcourir trois siècles d’art andalou, de chant surtout et de danse, mais également de lumière, de couleur, de beauté plastique et de costumes typiques. Rites, régions et atmosphères sont évoqués à travers une variété de palos : alegría, fandango, farruca, soleá – sans oublier les bulerías qui mettent à distance la danse pour en écarter le tragique. Nul autre prétexte qu’artistique est ici invoqué. Sont, en revanche convoqués les plus grands, notamment ceux du passé récent, comme l’inoxydable mais toujours impeccable Javier Barón, que nous découvrîmes il y a une dizaine d’années à Chaillot, du temps béni d’Ariel Goldenberg, le chevronné Alfonso Losa et l’extrêmement pro Rubén Olmo.

L’une des qualités incontestables de Rafaela Carrasco est son goût sûr en matière d’esthétique, de déco et de choix musicaux, comme de recrutement – ce n’est pas pour rien qu’elle dirige artistiquement et sans faillir le Ballet flamenco d’Andalousie. Elle a fait appel pour l’événement à deux tocaores agréés par le milieu de la danse andalouse, Jesús Torres et Salvador Gutierrez et a, tout naturellement, engagé la nouvelle grande cantaora, Gema Caballero, que nous entendîmes dans cette même halle en 2014 et qui nous toucha plus intensément à la Vieille Charité il y a deux ans de cela. Cette voix déliée de soprane contraste avec celle, ample et on ne peut plus puissante de son collègue masculin, Miguel Ortega.

Tableaux vivants

Pour une fois, on évite le sujet qui fâche, le récit attendu, le cliché ou la problématique, comme on dit de nos jours à propos de tout et de rien, pour traiter seulement d’art, de flamenco sinon à l’ancienne du moins sans divagation, excursion ou écart arbitraires. Bien sûr, on sent, ici et là, dans deux variations de Rafaela Carrasco, quelques velléités néoclassiques – une gestuelle par endroits saturée de pathos, un grand jeté sans réelle nécessité, une routine longuette avec le chapeau cordouan utilisé comme agrès, non plus comme agrément. Mais, pour le reste, rien à redire des options, des enchaînements des numéros, de l’alternance des tempos et du splendide finale. 

On a pris soin non seulement du moindre fait et geste – ce que montrent les deux ou trois danses à l’unisson – mais de l’éclairage les soulignant ou y mettant terme, du décor réduit à l’essentiel – au rouge dominant, que ce soit dans les rideaux plissés disposés, au fond et à angle droit, côté cour, ou dans les boléros et gilets de certains protagonistes -, de la scène débarrassée de superflu et d’accessoire – aucun retour, aucun câble, aucune bouteille plastique étanchant la soif ne gênant la contemplation. Tout cela s’achève, comme il se doit, par des chansons. Des airs du temps passé, des sources profanes du flamenco, restitués vocalement, a cappella, soutenus par des tambourins. Une peinture agrandie de Goya.

visuel : Rafaela Carrasco © Beatrix Mexi

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Nicolas Villodre

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