Danse
Le Lac des cygnes de Noureev : le romantisme incarné à l’Opéra Bastille

Le Lac des cygnes de Noureev : le romantisme incarné à l’Opéra Bastille

11 décembre 2016 | PAR Joanna Wadel

Le Ballet de l’Opéra de Paris ouvre le mois avec une version des plus récentes de l’intemporel Lac des Cygnes, brillamment revisité par une direction artistique prestigieuse sur la scène de l’Opéra Bastille. La grâce traditionnelle du plus académique des ballets Russes est restituée dans sa lecture la plus sensible, celle de l’école Rudolf Noureev qui en rééquilibrant les rôles offre une vision plus proche de l’abord mélancolique du conte qu’avait Tchaïkovski, ici sublimée par une scénographie qui confère au ballet fantastique toute son essence romantique.

 

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Les danseurs François Alu, Amandine Albisson et Mathieu Ganio

C’est le Cantique des cantiques du ballet russe, la quintessence d’une carrière d’Etoile, synonyme de lyrisme, et, dans l’imaginaire commun,  le porte-étendard de l’élégance de la danse classique. De la fosse s’élèvent les premières notes de clarinette et les quelques mouvements de harpe qui suffisent à évoquer le célèbre Opus 20 du plus virtuose des compositeurs du Romantisme russe. Le Lac des cygnes est un incontournable du ballet classique. L’imagerie mystique et enchanteresse des contes et légendes slaves dont il s’inspire continue de fasciner le public, bien au-delà de la sphère des amateurs du compositeur.

L’interprétation particulière que choisit de donner au livret le danseur Rudolf Noureev en 1984 ne fait plus d’Odette, la jeune femme métamorphosée en cygne, la seule incarnation du drame et de la poésie qu’inspirent le ballet. Contrairement aux versions traditionnelles, celle de Noureev se focalise sur le personnage du prince Siegfried, indifférent aux fastes de la cour, perdu dans sa quête d’un amour idéal et en proie aux rêveries d’un ailleurs romantique, dont le lac sera l’apparition symbolique. Ce voyage onirique conçu comme le songe du prince cherchant à échapper au mariage qu’on veut lui imposer, élève la figure masculine au même niveau que la figure féminine, qui n’a plus le monopole de la grâce. Un nouvel équilibre entre les personnages qui renforce le sens du lien qui unit Siegfried à Odette, et fait du prince le cœur du questionnement identitaire et l’instrument du drame final.

Un romantisme visuel

La création de la compagnie de Noureev, actualisée et présentée une nouvelle fois à l’Opéra Bastille, offre un spectacle fidèle à l’idéal Tchaïkovskien. Les tourments existentiels qui animaient le compositeur sont ravivés au travers d’une scénographie contemporaine où la sensation est reine ; lumières, décors et costumes sont en connivence avec l’esthétique picturale romantique. Les décors d’Ezio Frigerio et les costumes de Francesca Squarciapino, couple historique de l’Opéra, forment un ensemble d’une harmonie parfaite à la beauté épurée, dynamisé par les jeunes danseurs de l’Opéra de Paris.

François Alu
François Alu

Le rideau se lève sur un paysage peint. Une nature ombragée se reflète dans un point d’eau, inspirée des impressions de Claude Monet, elle introduit les tons mauves et dorés qui jalonneront ce voyage sensoriel vers l’illusion. Le magicien Rothbart, à l’origine du sortilège qui change les jeunes femmes en cygnes, apparaît vêtu d’une cape aux reflets satinés, le tissu ample vole derrière lui avec un effet vaporeux. Passant comme une ombre fugitive, il s’évanouit littéralement dans le décor, et disparaît à l’horizon de la toile. Une mise en scène remarquable qui use d’effets d’optique proches de l’univers de la photographie, ou du cinéma, et qui annonce un travail de création scénique éminemment poétique, jouant sur la mimesis du sentiment de langueur auquel le prince est livré, en perpétuel balancement entre le monde réel et l’ailleurs rêvé. Le tableau suivant est construit comme une plongée introspective dans l’esprit du prince et nous entraîne, au rythme des envolées de violons caractéristiques des valses grandiloquentes du premier acte, dans le quotidien théâtral et festif du palais  – en l’occurrence la célébration de l’anniversaire de Siegfried qui le laisse de marbre. En contraste, sans fantaisies exaltées ni ornements, les murs de pierre sont nus et représentent sur trois niveaux la profondeur des vastes pièces du château comme autant de strates de l’enfouissement progressif du prince dans l’évasion. Un fond brumeux aux teintes similaires à celles de la toile, d’où s’échappe une douce lueur, tente en permanence le prince resté en marge des danses passionnées, exécutées avec grâce et candeur par le corps de Ballet de l’Opéra de Paris, vêtu de costumes pastel aux tons nacrés. La volupté des étoffes baignées dans une lumière gris bleuté de Vinicio Cheli participe de l’atmosphère hiémale et fantastique qui se dégage de la représentation, donnant vie à l’imaginaire du conte.

Les danses des cygnes du deuxième et troisième acte, ponctuées par l’écho gracile des pointes sur la scène, miment encore les postures et l’apparence des oiseaux comme une évidence. Cette attention portée à la sensation qui résulte de l’accord parfait des costumes avec la chorégraphie et les silhouettes des danseuses, sublime le rapport exigeant à l’imaginaire et à la peinture romantique orchestré par l’équipe artistique.

La subtilité au service de l’émotion et du sens

Ces choix scéniques de génie où rien n’est accessoirisé sont accompagnés des superbes airs de Tchaïkovski, interprétés sans emphase et avec précision par l’orchestre de l’Opéra national de Paris, dirigé par le chef Vello Pähn. À nouveau, la musique, parfaitement équilibrée, épouse la danse et ne prend jamais le pas sur le reste. Contrairement à la tendance de certains grands orchestres à donner dans le tonitruant, le spectaculaire n’est pas provoqué, l’émotion est ici naturellement amenée par la beauté des mélodies, qui demeure innée.

De grandes performances

Bien que la rigueur d’exécution de la chorégraphie soit portée par l’élite nationale de la danse, certaines performances se sont distinguées. Notamment celle du Premier danseur François Alu, qui incarne à la fois les rôles de l’imposant Rothbart et de Wolfgang, brillant par sa technique irréprochable et son impressionnante énergie, il fut ovationné par le public lorsqu’il quitta sa majestueuse cape pour sa danse du bal de l’acte III, à l’instar de l’Etoile Amandine Albisson qui pour le fameux Grand Pas de l’acte III a enchaîné plus d’une vingtaine de fouettés, comme la tradition l’exige. Une figure légendaire qui fait toujours son effet.

L’interprétation juste et talentueuse des danseurs de l’Opéra national de Paris, la beauté à la fois sobre et lyrique de la mise en scène suffit à révéler toute l’universalité de la musique du compositeur. Un spectacle enchanteur qui honore la réécriture de Rudolf Noureev, conscient du contexte et de l’inspiration à l’origine du plus célèbre des ballets, qui fêtera ses 140 ans d’existence en 2017. Si Tchaïkovski ne s’est jamais épanoui personnellement, sa musique symphonique demeure à jamais synonyme d’une perfection et d’un idéal rarement atteints, suscitant un émerveillement transgénérationnel.

Les compositeurs des musiques du cinéma fantastique continuent d’assurer la pérennité de son œuvre, sans cesse réinventée, et à laquelle la création de l’Opéra national de Paris rend aujourd’hui un bel hommage, plus que jamais fidèle au musicien en redonnant au Lac des cygnes son angle d’origine.

Visuels : © Tom Hunter – © Opéra de Paris – © Photos Toute la Culture, deuxième représentation à l’Opéra Bastille 

Le Lac des cygnes, ballet en 4 actes, Rudolf Noureev

Opéra Bastille – du 05 au 31 décembre 2016
2h35 avec 1 entracte
Avant-première le 05 déc.
Première le 07 déc.

Distribution

Musique : Piotr Ilyitch Tchaikovski

Livret : Vladimir Begichev
Vassili Geltser

Chorégraphie : Rudolf Noureev
D’après Marius Petipa, Lev Ivanov

Décors : Ezio Frigerio

Costumes : Franca Squarciapino

Lumières : Vinicio Cheli

Direction musicale : Vello Pähn

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Joanna Wadel

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