Danse
« Le Cabaret discrépant », Olivia Grandville traduit le lettrisme en gestes

« Le Cabaret discrépant », Olivia Grandville traduit le lettrisme en gestes

21 octobre 2016 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Déjà passée par le Festival d’Avignon (2011) et le Théâtre de la Colline ( 2013), la « Conférence pérformée, en forme de fugue chorégraphique », entendez,  Le Cabaret discrépant orchestrée par la chorégraphe Olivia Grandville offre une leçon sur l’histoire de la danse dans un éclat de rire.

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Le Cabaret discrepant poursuit donc sa route, celle qui mène du mouvement lettrisme à la chorégraphie. Au départ, il y a le travail d’Olivia Grandville qui se fascine pour l’impact des mots sur le corps. Dans un entretien paru dans le programme du spectacle de la 65e édition du festival d’Avignon elle dit « J’avais réalisé en 1993, avec Xavier Marchand, une pièce sur l’oeuvre de Kurt Schwitters, Le K de E. J’avais donc à cette occasion-là croisé le dadaïsme et le lettrisme, notamment avec le livre, La Danse et le Mime ciselant de Maurice Lemaître ».

Pour le Centre Pompidou, l’idée est d’occuper l’espace de façon complètement aléatoire. Le public attend dans le hall bas du musée. On voit ici et là sur les murs des inscriptions : « Prendre le ciel avec ses mains », « UN seul MOUVEMENT un point c’est tout RIDEAU » ou encore « Le désir C’EST L’ELAN de la pensée VERS L’INCONNU des probabilités »

Bientôt , Vincent Dupont, Olivia Grandville, Catherine Legrand, Laurent Pichaud, Pascal Quéneau et Manuel Vallade se mettront chacun muni d’un mot sur leur tee-shirt « manifeste », « histoire », à dire  sur un petit podium un texte. Le public va de l’un à l’autre à son bon vouloir, guidé par ses envies. On entend un « Poème à hurler » à la mémoire d’Antonin Artaud tout en onomatopées. On voit Manuel Vallade manger des lettres ou Catherine Legrand errer en regardant ses mains. Il y a du surréalisme là-dedans, dans une cohérence programmatique totale puisque Magritte est lui à la fête au 6e étage du Centre.

Ce qui est passionnant dans les spectacles d’Olivia Grandville, formée par le classicisme de l’Opéra de Paris puis par la modernité des maîtres Cunningham, Bagouet… c’est son rapport intellectuel absolument non rébarbatif à la danse. Ici, on pourrait prendre peur face à une feuille de salle en forme de bibliographie qui nous annonce que « Le Cabaret discrépant est composé en deux parties : La tribune utopique (lecture performée) et 19 ballets ciselants (…) » (pièce chorégraphique). Elles s’appuient sur les textes suivants …. ».  Arrêtons-nous là.

Toujours en 2011 dans cet entretien réalisé pour Avignon,  Olivia Grandville donne une définition du Lettrisme qui ressemble à s’y méprendre à un résumé de sa carrière : « Rendre compréhensible et palpable l’incompréhensible et le vague ; concrétiser le silence ; écrire les riens »

Le spectacle s’intéresse au Lettrisme, ce mouvement de révolution littéraire fondé par Isidore Isou en 1945 rapidement accompagné par Maurice Lemaître qui se sont tous deux passionnés pour la danse. Ils s’agit de tout mettre à plat, déconstruire et surtout écouter la sonorité des mots.  Pensé en deux temps, à la fois performance déambulatoire et spectacle « classique », au sens où un public est assis face au plateau sur lequel se déroule des événements, Le Cabaret discrépant nous emporte complètement. Il commence par nous désarçonner avant de nous séduire dans des éclats de rire.  La voix commande au danseur, la voix parlée devient comme chez Joris Lacoste un chant ou plutôt un rythme.  Un danseur montre l’histoire de la danse, la route qui mena de la danse contrainte à la liberté d’Isadora Duncan. Oui mais après  ? Le Cabaret vient dire que l’Avant Garde du siècle dernier reste aux avants postes. Et si la modernité c’etait non pas la non-danse mais la disparition du sujet ?  La forme écrasant le fond en somme. La lumière d’Yves Godin nous invite à penser que là que ce niche la beauté, quand après le rire, l’angoisse de voir le geste s’effacer devient une réalité.

Le spectacle donne envie de récupérer et garder la feuille de salle pour se plonger un par un dans les livres cités et transporter l’idée du jeu des mimes dansés aux soirées en ville.

Bibliographie.

“La marche des jongleurs” d’Isidore Isou (Éditions Gallimard – 1964)
– ”La Créatique et la Novatique” d’Isidore Isou (Éditions Al Dante).
– La Danse et le Mime ciselants, “fugue mimique” Maurice Lemaître (Jean Grassin
éditeur, 1960)
– “Roxana” et “Hymne à Xôchipilli” deux poèmes de Maurice Lemaître extraits de
OEuvres poétiques et musicales (Éditions Le point de couleur, 2007)
– “Piètre Pitre” de François Dufrêne extrait de Archi-Made (École nationale supérieure
des Beaux-Arts, collection écrits d’artistes – 2005)
– International Lettriste : “Visage de L’Avant-Garde 1953” (Éditions Jean-Paul Rocher
2010)
2. 19 ballets ciselants (pièce chorégraphique)
– “Manifeste de la danse ciselante” d’Isidore Isou
– Partition de la danseuse – extrait du “1er Sonnet Gesticulaire” de Maurice Lemaître (La Danse et le Mime ciselants, Jean Grassin éditeur, 1960).

Visuel : ©Elisabeth Carecchio

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