Danse

Le Ballet de Lyon à la Maison de la Danse : trois chorégraphies de Trisha Brown

Le Ballet de Lyon à la Maison de la Danse : trois chorégraphies de Trisha Brown

28 janvier 2019 | PAR Raphaël de Gubernatis

Pour renouer avec des chefs d’œuvre de la « post modern dance », la Maison de la Danse a fait appel au Ballet national de Lyon, seule compagnie au monde à compter à son répertoire un nombre consistant de pièces des grands chorégraphes américains de la seconde moitié du XXe siècle comme Cunningham et Trisha Brown.

Pour renouer avec des chefs d’œuvre de la « post modern dance »

Dans le monde de l’opéra ou du ballet, et dans une moindre mesure celui du théâtre, l’essentiel des ouvrages affichés relève d’un répertoire accumulé au cours des siècles. Dans le domaine de la danse contemporaine, le public semble être en revanche en demande permanente de nouveautés. Reprendre une chorégraphie datant de 20 ou 30 ans lui paraît quasiment incongru. Bref, à quelques exceptions près, il apparaît difficile de lui faire envisager les meilleures œuvres des dernières décennies comme étant des éléments durables d’un patrimoine artistique qui a vocation à devenir aussi le répertoire de demain.

Un fabuleux répertoire

De fait, le public de la danse contemporaine se comporte sans doute aujourd’hui comme les publics des siècles passés dans le domaine lyrique, en un temps où les grandes maisons d’opéra se devaient de multiplier à chaque saison les ouvrages nouveaux. Des ouvrages dont seuls quelques-uns ont échappé à l’oubli pour devenir les grands titres qui constituent le répertoire actuel.
Pour lutter contre ce consumérisme culturel devenu compulsif qui pousse constamment à la production d’ouvrages nouveaux, s’accompagne d’un fâcheux oubli des œuvres maîtresses des décennies passées et ne permet plus aux spectateurs de se repérer dans le flot continu de propositions hétéroclites ou de se construire un jugement un peu solide, la Maison de la Danse, à Lyon, tente, par petites touches, de rendre la mémoire à ses spectateurs. De leur faire assimiler le fait que la Danse n’est pas qu’un art éphémère, mais qu’elle a construit en quelques siècles un répertoire fabuleux de chefs d’œuvre qu’il serait criminel de négliger au profit d’une surproduction à consommer dans l’immédiat sans espoir de pérennité. Elle programme ainsi chaque année ce que dans le charabia culturel on appelle un « focus », c’est à dire un ensemble d’œuvres ou d’artistes de même origine. On le fait une fois par saison avec le grand ballet classique en faisant découvrir des œuvres phares du ballet romantique ou académique. Mais on s’y attelle aussi avec les œuvres « anciennes » de chorégraphes vivants ou qui viennent de disparaître. Le « focus », cette saison, s’est fixé sur la « post modern dance » avec deux programmes constitués de chorégraphies de Merce Cunningham (qu’on reverra à Paris lors du Festival d’Automne) et de Trisha Brown, l’un et l’autre programmes étant assumés par le Ballet national de Lyon qui est la seule compagnie au monde à posséder dans ce domaine un répertoire aussi divers et foisonnant.

En danger de disparaître

De Martha Graham ou José Limon jusqu’aux grandes figures de la seconde moitié du XXe siècle, Merce Cunningham ou Alwin Nikolaïs, Trisha Brown ou Pina Bausch… les générations de créateurs de première grandeur se sont progressivement éteintes. Et déjà, parmi ceux des générations suivantes qui faisaient l’actualité artistique des années 1980 à 2000, nombre de chorégraphes en France ont disparu, comme Dominique Bagouet, Odile Duboc ou Andy DeGroat. Et si l’on ne soucie pas de préserver leurs œuvres-phares, ce sont des décennies d’histoire de la Danse qui risquent de s’effacer. Alors, cette saison, en proposant à son public de redécouvrir des œuvres majeures de Merce Cunningham et de Trisha Brown,  Dominique Hervieu, la directrice de la Maison de la Danse, apporte sa contribution au devoir de mémoire et surtout au plaisir de voir ou de revoir des œuvres fortes, des constructions solides d’autant plus essentielles aujourd’hui que les créations du moment ne sont plus guère que de fugitifs divertissements ou des pensums à prétention intellectuelle bien souvent destinés à être oubliés aussitôt que nés.
Encore faut-il trouver des compagnies qui aient le souci de l’Histoire et qui possèdent un vrai répertoire. « C’est un chose pratiquement introuvable dans le monde de la danse contemporaine » souligne Dominique Hervieu. Et véritablement, en France comme à l’étranger, le Ballet de Lyon est la seule compagnie avec laquelle on puisse construire tout un programme dédié à un chorégraphe majeur de notre temps avec un nombre infini d’ouvrages signés par Merce Cunningham, Trisha Brown, Jiri Kylian, William Forsythe, Lucinda Childs, Mats Ek ou Maguy Marin…

Gestuelle souple, ondoyante, toujours inattendue

Après deux chorégraphies de Cunningham, « Summerspace » et « Exchange », pour lesquelles le public de la Maison de la Danse a pu se transporter à l’Opéra de Lyon au mois de novembre dernier, la Maison de la Danse, en ce mois de janvier, a cette fois reçu le Ballet de Lyon en ses murs avec trois chorégraphies de Trisha Brown (parmi les cinq qu’il possède à son répertoire) : « Newark » (création en 1987 au Centre national de la Danse contemporaine, à Angers), « Set and Reset /Reset » et « Foray Forêt », pièce créée en 1990 au Théâtre National Populaire, à Villeurbanne, dans le cadre de la Biennale de la Danse consacrée aux Etats-Unis. Trois chorégraphies qui ont fait par bonheur salles combles pour leur résurrection française et pour la transmission desquelles quatre interprètes de la compagnie de Trisha Brown sont venus travailler avec ceux du Ballet de Lyon.
Magnifique programme où ces derniers, filles et garçons, les garçons tout particulièrement peut-être, font merveille dans « Newark » et « Set and Reset/Reset », allant jusqu’à se fondre parfaitement dans cette gestuelle souple, ondoyante, perpétuellement déséquilibrée et toujours inattendue qui est la marque de la chorégraphe américaine.
Voir ou revoir ainsi des œuvres aussi magnifiquement élaborées par des chorégraphes de première importance et interprétées aussi subtilement par une troupe hors pair est quelque chose d’essentiel. Non seulement pour la jouissance qu’on peut ressentir à contempler des ouvrages qui s’imposent au regard comme à l’intelligence tout comme à admirer leur interprétation magistrale. Mais aussi, dans des temps où la création chorégraphique est à la fois si abondante et si faible, pour réaliser à quelle hauteur un peu oubliée peuvent nous transporter des chorégraphes de première grandeur.
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Raphaël de Gubernatis

 

Visuel : © Blandine Soulage

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Raphaël de Gubernatis

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