Danse

L’abstraction gestuelle de Preljocaj

L’abstraction gestuelle de Preljocaj

18 février 2015 | PAR Alice Aigrain

Classer Preljocaj comme chorégraphe contemporain des contes populaires serait bien réducteur. S’il s’est en effet illustré auprès du grand public par ses mises en scène dansées de Blanche Neige ou de La Nuit, Preljocaj renoue du 17 au 28 février avec son travail d’expérimentation, avec son laboratoire du mouvement dansé. Complétant son œuvre Empty Moves d’une troisième partie, dix ans après avoir présenter son premier volet, Preljocaj continue son travail d’abstraction, avec un ballet dans lequel seul le mouvement compte.

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Ode à John Cage

Empty Moves se déroule sur une archive sonore d’un concert chaotique de John Cage à Milan en 1977. Le compositeur présente alors au public italien une version décomposée de La Désobéissance Civile de Thoureau, nommée Empty Word. Les mots coupés en phonèmes et replacés dans un ordre aléatoire donne lieu à une performance où l’artiste lit à voix haute ce nouveau texte abstrait durant 2h30, restant impassible aux réactions de protestation d’un public peu habitué à ce genre de performance. Cette situation forte en rebondissement, entièrement enregistrée, sert de fond sonore à l’œuvre de Preljocaj, qui se veut d’une abstraction totale où les mots vides dialoguent avec le mouvement vidé de sens. L’utilisation d’une œuvre de John Cage par un chorégraphe contemporain, renvoie immédiatement à Merce Cunningham, qui collabora plus d’une quarantaine de fois avec le compositeur. Formateur de Preljocaj, le chorégraphe se détache finalement de son maître par son lien à la musique. Cunningham chorégraphiait aléatoirement son ballet à partir d’un vocable de mouvement, sans jamais le lier à la musique (jusqu’à l’apogée de la séparation entre danse et musique avec Eye Space de 2008). Preljocaj lui écoute la musique, et décide de suivre la rythmique du public grondant, de la performance hypnotique de Cage, ou des danseurs eux-mêmes par le bruit de leurs appuis dans le sol ou même de leur souffle.

La recherche fondamentale

Le chorégraphe explique son travail dans Empty Moves comme la nécessité de la recherche scientifique d’alterner entre expérimentation fondamentale et appliquée. Nous sommes ici dans le fondamental. Il crée un laboratoire pour trouver l’essence du mouvement qui le rendra autonome, mais aussi pour renouveler son vocabulaire dansé. Ce laboratoire se déroule sous nos yeux, puisant dans les fondements de la danse contemporaine pour se dépasser. Le travail du poids, de l’appui, du relâché ou encore du contact, est ici repensé. La danse se raconte alors elle-même, dans sa technique, son interprétation et sa rythmique propre. Le style Preljocaj se dessine peu à peu, marqué par les formations en frise qui se déploient dans des portés périlleux où le corps de chacun s’appuie sur son voisin, le travail de groupe plutôt que de solo, le goût de l’ensemble, le plaisir de la surprise et de la rythmique qui changent de l’immobilité à la frénésie mais aussi de la force physique et d’un héritage néoclassique de l’arabesque, de la tenue des corps et du pas de deux. Finalement une narration se crée par les changements de rythme, les déplacements qui sculptent l’espace. Cette histoire qui se forme sous nos yeux est en fait celle de la performance et des performeurs. Mise en abîme qui atteint son paroxysme quand le fait de boire de l’eau est incorporé dans la chorégraphie. La danse se raconte alors dans l’effort physique qu’elle représente pour les quatre danseurs qui ne quitteront pas la scène en 1h45.

Empty Moves, Part III

La performance demande de plus en plus d’endurance à chaque nouvelle partie ajoutée. Le défi physique des danseurs fait écho à la force morale de John Cage qui continue coûte que coûte sa performance, même quand le public crie si fort que sa voix devient presque imperceptible. L’effort physique en vient à atteindre l’épuisement. Le souffle court, les danseurs respirent de plus en plus fort, et à la rythmique de la danse s’ajoute celle personnelle du danseur. Le geste devient plus vrai, et n’a plus la force de jouer des fioritures et de la beauté classique qui faisaient parfois entrave à la force du mouvement dans les deux premières parties. Quand le corps se relâche il le fait par nécessité, quand un autre mouvement démarre il y met ses dernières forces. On atteint une certaine pureté du mouvement. Pourtant la partie III semble faire rupture avec les deux premières, non pas parce qu’elle semble enfin trouver l’essence du mouvement, mais parce qu’en tirant dans la longueur, la chorégraphie réincorpore la narration. En effet, pour diversifier un peu plus le vocable de son style cette nouvelle demi- heure incorpore beaucoup de gestes signifiants, soit parce que connotés sexuellement (ce qui laisse à penser à une relation autre que dansé entre les performeurs), soit parce qu’il incorpore la mimique, la grimace. De même, alors que dans les deux premières parties la performance sonore n’intervient que par à-coup, donnant l’impulsion d’un changement de rythmique avant que la danse ne retourne à son tempo intérieur, la troisième partie est plus clairement calquée sur le fond sonore. Ce changement de lien, crée alors l’impression que les danseurs illustrent la situation par le mouvement, s’en moquant parfois, s’énervant d’autres fois, mimant d’être le public énervé. On quitte alors l’abstraction, dont la narration se fait par la projection de la psyché du spectateur, pour atteindre l’illustration ne laissant plus de place au doute. Les mouvements se remplissent alors d’autre chose que de leur propre raison d’être et remettent la performance de John Cage au centre.

On peut alors déplorer ce relâchement dans le parti-pris de Preljocaj, qui contrairement à John Cage finit par réintroduire la narration dans une œuvre dont le prédicat était d’être abstraite. Cela n’enlève rien ni à la qualité des danseurs et de la chorégraphie, ni à l’intérêt de cette troisième partie, qui par l’épuisement présente une danse bien plus épurée et véritable.

Infos pratiques

Centre Pierre Cardinal (festival Les Musicales)
Le Théâtre de l’Athénée
Marie Boëda

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