Danse
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La Création du monde selon Faustin Linyekula : qu’est-ce qu’un « ballet nègre » ?

01 juin 2012 | PAR Géraldine Bretault

Chorégraphe et danseur congolais, Faustin Linyekula s’interroge sur l’héritage nègre dans la danse classique. Ballet dans le ballet, La Création du monde 1923-2012 nous invite à affûter notre jugement et à multiplier les points de vue, d’hier à aujourd’hui, du continent africain à la vieille Europe.

Au commencement, était une première Création du monde, « Fantaisie négrocubiste » chorégraphiée par Jean Börlin pour les Ballets suédois en 1923, à Paris. Blaise Cendrars rédige l’argument, Darius Milhaud la musique, et Fernand Léger signe les costumes et les décors. Il a fallu toute la patience et la détermination de Millicent Hodson et Kenneth Archer pour exhumer et reconstituer de toutes pièces ce que Sophie Chalaye (dans Du noir au nègre, 1998 ) désigne comme le premier ballet d’inspiration nègre.

Qu’est-ce qui a pu pousser Linyekula à revenir sur sa genèse, au terme de cinq années de travail ? Une question d’angle de vue, sans aucun doute. Dans la lignée de la redécouverte des arts primitifs au début du XXe siècle, ce ballet accrédite le rôle des arts dits « primitifs » dans l’avènement de la modernité, du décloisonnement des avant-gardes. Au lendemain du premier conflit mondial, le vieux continent ébranlé fouille ses origines pour se trouver de nouveaux horizons.

Mais, nous demande Linzekula, n’est-ce pas un peu court, alors que la colonisation connaît ses plus belles heures, et que le continent africain étouffe sous le joug des principales puissances européennes ? L’exotisme salvateur qui nourrit de sa vitalité les nations blanches coûte bien cher aux peuples d’Afrique. Le chorégraphe s’efforce alors de nous faire entendre sa version, sa vision des choses.

Sur scène, en préambule, un premier danseur s’empare d’un justaucorps beige qu’il anime, telle une marionnette. Puis deux danseurs viennent se mêler de sa pantomime dérisoire. Écartèlements, contorsions, ils s’efforcent d’animer ce qui n’est qu’une apparence de corps, une silhouette désincarnée. Quand tous les danseurs ont pris place en fond de scène, assis en rang d’oignon comme pour assister à une battle en règle, le plateau commence à s’animer, et des ébauches de danse collective s’esquissent. Entre roulés-boulés et courses circulaires, Linzekula forge une gestuelle qui se joue des clichés pour laisser sourdre une vraie rage, un rapport très organique entre les danseurs du Ballet de Lorraine et l’espace qui les entoure.

La grande affaire, c’est donc la peau, semblent marteler les danseurs, moulés dans les justaucorps bigarrés de XULY.Bët. Revêtir une seconde peau, lutter contre les apparences, muer, sont autant de métaphores que file le chorégraphe, qui occupe une position intermédiaire, mi-interprète mi-observateur, comme pour aiguiller notre propre perception. La musique joue aussi un rôle fondamental – non seulement à travers les tonalités jazzy que Milhaud a puisé dans la Renaissance de Harlem, mais aussi dans la composition et les arrangements de Fabrizio Cussol, attentif tout au long de la première partie à mettre en relief l’expression de différentes temporalités.

Le minutieux travail de mise en perspective engagé par Faustin Linzekula prend donc tout son sens lorsque le décor de la Création de 1923 se met en place. Un ensemble d’éléments relativement complexe à diriger, d’où le faible nombre de représentations historiques (hier soir encore, l’arbre en fond de scène a bien failli s’envoler avec un des nuages…) Quand les danseurs entrent dans leurs costumes chatoyants pour interpréter la pièce, avec en arrière-plan la reproduction du décor de Léger, le public ne sait plus s’il doit – s’il peut – admirer cette profusion de formes et de couleurs, ou s’il devrait se livrer à la consternation face à la naïveté des pas, à l’imaginaire primitif qui est véhiculé.

L’épilogue, peut-être la partie la moins réussie tant l’essentiel était déjà dit, voit le danseur-chorégraphe revenir sur scène pour crier son désespoir – sa haine presque – devant un tel aveuglement. Comment a-t-on pu ignorer, à l’époque, que tous les danseurs étaient blancs, que l’organisation hiérarchique du ballet était déjà en soi un espace de domination ? Le chorégraphe scande son intuition douloureuse : parce que les ballerines, les danseurs, sont tous des nègres. Tous ont un maître.

« Dites-moi Cendrars, comment préserver l’intégrité du corps quand l’on est que violence et moignons ?
Et vous, Senghor, que se serait-il passé si les ballets nationaux africains avaient interrogé le corps national plutôt que de le célébrer ? »
Faustin Linyekula, Lettre à Blaise Cendrars et Jean Börlin, 2006

Visuels © Jacky Joannes.

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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