Danse

« Kirina » ou l’épopée mythique d’un combat aérien

« Kirina » ou l’épopée mythique d’un combat aérien

15 juin 2019 | PAR Juliette Mariani

Avec Kirina, le chorégraphe belgo-burkinabè Serge Aimé Coulibaly et la compositrice malienne Rokia Traoré nous offraient hier soir, dans la Grande Halle de la Villette, un spectacle total, esthétique et technique, d’une virtuosité à couper le souffle. Une vraie réussite visuelle et musicale, où les corps résonnaient au rythme de la basse et des sonorités liquides du balafon.

La lumière rouge du premier acte teinte de reflets chauds les neufs danseurs, les quatre musiciens et les deux chanteuses. Cette scène qui s’ouvre emprunte sa solennité à la tragédie classique, son ambiance sonore à la musique mandingue, sa trame aux mythes guinéens. Derrière les six piliers rouge sang constitués d’un amoncellement de vêtements, les silhouettes fantomatiques d’une quarantaine de figurants défilent de gauche à droite, comme pour suggérer un peuple en marche. L’espace au bord de la scène se prêtera aux solos, tandis que les danseurs occupent un cercle plus large au sein de l’hémicycle dessiné par les piliers.

Les premiers mouvements sont lents : deux danseurs semblent implorer le ciel, retombent au sol. Petit à petit, des groupes de danseurs se mêlent à eux, tantôt synchronisés, tantôt désynchronisés, jusqu’à se trouver si nombreux qu’il devient impossible d’englober le spectacle d’un seul coup d’œil. Car Kirina est un spectacle qui repose sur la force du nombre : les neuf danseurs qui circulent sur tout l’espace scénique sont parfois rejoints par quarante figurants. Les moments d’acmé rassemblent donc plus de cinquante personnes sur scène ! On ne sait plus où donner de la tête entre les danses de groupes, les solos, les ombres qui passent à l’arrière de la scène, tandis que le spectacle sollicite tous nos sens : la vue est happée par les mouvements parfois acrobatique et les jeux de tissus colorés qui créent des tableaux saisissants, les percussions résonnent jusque dans nos corps, et les voix mélodieuses des chanteuses Naba Aminata Traoré et Marie Virginie Dembélé agissent comme des incantations envoûtantes.

A certains moments, la danse collective prend fin et des scènes isolées se mettent en place, comme des instants de narration au sein d’une frénésie dansante. On passe ainsi des chants d’Afrique de l’Ouest à la tragédie classique quand un héraut crie : « L’humanité vogue tantôt vers la lumière, tantôt vers l’obscurité. » Les danseurs s’écartent et font cercle autour d’un solo. Un paralytique se traîne au sol : il n’arrive pas à se lever, atteint des hauteurs à la seule force de ses bras, mais retombe. Quand il est enfin debout, c’est au tour du cercle des danseurs de s’accroupir. Plus tard, le solo est celui d’un danseur qui semble avoir été excommunié par les siens : le visage couvert d’un masque blanc après une étrange cérémonie, il doit danser dans le noir. Sans visage, sans identité, il tremble et sa danse de l’errance est un chemin solitaire : en signe de châtiment, les autres danseurs lui tournent le dos.

Dans le dernier tiers du spectacle, les effets visuels s’amplifient et gagnent en violence : la lumière devient blanche, crue, et les danseurs s’attaquent aux piles de chiffons rouges, qui volent dans tous les sens. L’heure est au combat sanglant : danseurs et figurants s’écartent pour laisser deux danseurs rejouer Kirina, la bataille qui a fondé l’empire Mandingue : combat primitif et aérien qui s’achève dans les cris des cinquante personnes sur scène. Lorsque le calme revient, les dépouilles jonchent la scène tandis que les chiffons épars forment autant de tâches de sang. Au milieu de ce charnier, une bête à moitié nue se relève et tord sa mâchoire en des mastications animales, pour une dernière danse désarticulée et frénétique qui s’éloigne dans la nuit des coulisses.

 

Visuels : © Dr- Autorisation de diffusion par le service de visuels

 

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