Danse
[Interview] Apolline Quintrand-Pacull, directrice du Festival de Marseille

[Interview] Apolline Quintrand-Pacull, directrice du Festival de Marseille

09 juin 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

En 20 ans, Apolline Quintrand-Pacull a fait du Festival de Marseille la référence en matière de danse contemporaine. Du 14 juin au 17 juillet et pour sa dernière édition en tant que directrice, des lieux symboles de la cité comme le Silo, la Friche ou la Cité Radieuse deviendront les plateaux prêts à accueillir reprises et créations des stars que sont Anne Teresa de Keersmaeker ou Wim Wandekeybus. Rencontre avec une fada de danse contemporaine.

(Elle commence à nous parler)

Apolline Quintrand-Pacull : Le festival fait beaucoup pour l’accessibilité et a gagné le Trophée de l’accessibilité cette année. Nous avons une jeune femme sourde dans notre équipe, toutes nos réunions sont traduites en langage des signes. Cela fait des années que sur toutes les vidéos des spectacles une interprète décrit les spectacles en langue des signes. On a un beau programme ce mois-ci qui s’appelle Danse comme il te plait.
Depuis un mois, on a mis en place des ateliers, le travail se fait avec des enfants du Centre de l’arc en ciel qui compte des enfants visuels et 250 enfants en déficience visuelle.

Ces compagnies ont comme particularité d’avoir des interprètes handicapés?

Oui, Les Ballets du Grand Miro, Candoco qui réunit des danseurs valides et handicapés ou encore Vertigo qui fait de la danse contact. Tous font partie de la programmation.

Sur la question de la mixité, Marseille est dans une situation compliquée. Vous avez inséré des lieux de spectacle dans la ville depuis 20 ans, comment avez-vous travaillé pour que les marseillais viennent et se sentent partie prenante du festival?

Il y a un problème de persévérance et de respect du public. Quand j’ai créé le festival il y a 20 ans, il s’est bâti sur la perception et la connaissance que j’avais de cette ville, à la fois politique, humaine et poétique, avec le thème de l’exil. Ce qui ressort de cette ville, débarrassée de tout élément folklorique c’est l’essence même de ce qu’est Marseille : une ville grecque, un port, des populations plurielles. Quand on m’a demandé de créer un festival, je me suis dit qu’il ne pouvait être que pluriel, pluridisciplinaire et répondre à cette ville ou il y a des disparités énormes, des richesses fabuleuses, des populations qui ont leur propre histoire. Comment faire pour que le festival recoupe tout cela? Il faut avoir la force de pensée nécessaire, s’inscrire dans des problématiques contemporaines. Pour aller vers la rupture, il faut savoir d’où l’on part. Je suis philosophe de formation.

Le public répond présent ?

Il y a maintenant 92% de taux de remplissage quelque soit la proposition théâtrale, en danse ou en musique. La pluridisciplinarité c’est comme un grand trousseau de clés, il y aura toujours une clé qui entrera dans le trou de la serrure musique ou danse. On a construit cela pas à pas mais aussi parfois dans la radicalité, on prend des risques dans la programmation, c’est non négociable. Dans cette ligne-là, on s’est donné tous les moyens pour que le public lui adhère. Très naturellement, des actions se sont adossées à la programmation. En 1999, dans les quartiers Nord, avec ARTE et le cinéma l’Alhambra. On a travaillé l’accessibilité sur un plan économique. Depuis 5 ans, il y a ce dernier volet, ce supplément dédié à la question de l’exclusion, jusqu’où elle va. Traiter ce domaine du handicap nécessite de la maturité et d’être dégagé de pas mal de choses, régler des problèmes du point de vue public. C’est ce qu’on a fait. Ce domaine qu’on a ouvert fait sens.

Vous partez aujourd’hui. Vous dites que cette activité a été votre dernier combat. Quel a été le premier?

Oui, j’ai décidé de partir. Mon premier combat a été de vaincre ma peur en 1996 quand on m’a confié cette mission, moi qui étais provinciale. Quand on hérite d’une structure et qu’on n’est pas dans les réseaux, c’est difficile. Je n’avais pas de réseau, pas d’équipe, je n’avais rien. Mon premier beau combat, c’est d’avoir vaincu cette peur et justement d’avoir été hors des sentiers battus. Je n’ai eu aucune contrainte. Ma première affiche je l’ai faite toute seule. C’est un tableau que j’avais à la maison, « le plongeur ». ( Ndlr : elle me montre l’affiche en question où l’on voit une silhouette rouge qui se jette sur la ville). Marseille est une ville grecque, et cette image révèle le thème du passage entre la vie et la mort ou le contraire. Il y a de la modernité dans l’image ce plongeur qui va plonger. C’est le lien entre l’histoire de cette ville portuaire et l’urbanité. J’avais relié ça à Massilia Sound System et aux enfants qui plongent des rochers comme à Naples..

Est ce qu’il y a aussi cette notion de « faites-moi confiance, je suis née ici »?

Je ne suis pas née à Marseille mais j’y suis depuis longtemps. Je pense être un pur produit de Marseille avec toutes ses strates d’immigration puisque ma mère est italienne vénitienne et mon père est ardéchois. C’est des gens d’ailleurs. C’est une ville que j’ai choisi. On ne m’a jamais demandé de faire un festival municipal. On m’a confié cette carte blanche. Jamais je n’aurais imaginé avoir une telle liberté. Cela veut dire de la résistance, poser les choses et savoir les garder à distance. Ça s’est très bien passé. Il y a eu beaucoup d’écoute de la part de la principale collectivité qui est la ville, de mon conseil d’administration renouvelé il y a trois ans. Je m’appuie sur les résonnances Bruxelles /Marseille. On a fait exploser des frontières, dépasser des peurs et montrer des richesses. Il faut beaucoup d’énergie, de résistance. Peut-être que dans une autre ville, je serais partie au bout de 5 ans. Il y a un phénomène de lucidité, force, pugnacité et joie.

Ce programme, vous l’avez conçue seule? Vous parliez de l’ouverture vers la Belgique, on le voit dans ce programme.

Oui, on est une toute petite équipe de 6 personnes. Depuis 15 ans, nous sommes ouverts, tous les artistes qui sont venus depuis 15 ans sont là, dans cette liste. Des choses exceptionnelles, Daniel Larrieux, AnneTeresa de Keersmaker, des bijoux de l’écriture contemporaine.

Vous avez une les bonnes connections ? Ou ce sont des coups de chance? Parmi les nouveaux lieux comment cela s’est passé au Silo ?

Le Silo, cela a été assez facile. Mais en 2009 on a perdu le Port Autonome à cause d’une réforme portuaire. C’était dangereux, la CGT est omniprésente à Marseille et pèse sur la ville.
On a pu le faire une année, on a investi dans une carcasse. C’est la projection d’un rêve privé donné en partage à des milliers de spectateurs, une aventure unique. On a investi le hangar 15, je le voulais car il est au cœur de l’activité portuaire, que nous n’avons pas arrêtée. Les bateaux déchargeaient de l’alumine blanche d’un côté, il y avait le théâtre. Je trouvais l’image extraordinaire. Ce qui me frappe c’est le port avec son échelle, et cela on ne le voit jamais. La ville a un rapport schizophrénique au port, on le connait mais on ne peut jamais y pénétrer. On l’a fait. Pendant 1 an, j’ai négocié avec la direction du port. Anne Teresa De Keersmaker a joué dans ce hangar 15. Ce fut une logistique incroyable mais on l’a fait. L’année suivante, la CGT a bloqué l’entrée. Alors on s’est redéployé dans plein d’endroits. Je pense qu’il y a ce rebond, c’est une faculté. Pour la 15e édition, on a investi la Salle Vallier, lieu mythique pour la boxe à Marseille. En boxe, le 12eme round a été imposé. C’est entre le 10e et le 12e que les boxeurs tombent dans le coma. Il n’y a donc que 12 round. On s’est retrouvé dans une salle de boxe pour la 15e édition, j’ai bâti toute la communication sur le 12ème round. Tout cela est possible, s’il y a une structure, une pensée. On n’a jamais cédé un pouce de terrain. L’équipe pédagogique, le travail auprès des enfants, tout ce travail se construit. Sur le fond, je n’ai jamais négocié et j’espère que mon successeur aura cette même exigence et de la générosité.

Quel avenir ?
La programmation sur les belges est une filière d’une inventivité incroyable qui a embarqué les spectateurs, j’ai bâti cette programmation, moins en pensant à moi que sur ce que j’ai vu se passer au niveau du public. Je me suis nourrie pour me dire qu’est-ce que je ramène au spectateur? Que cela ne soit pas nostalgique mais que cela reste une histoire et une dynamique. Avec Teresa on est sur des œuvres d’origine et d’écriture. Cela m’intéresse de voir les parcours des artistes, qui sont aujourd’hui dans la filiation 10 ans après seulement. C’est la relève. Je veux inscrire ça, je m’en vais mais la relève est là, dans cette édition. Intellectuellement, c’était passionnant, humainement c’était parfois très dur, et artistiquement c’est un cadeau que j’ai eu. Quand on voit ces artistes, peut-être l’intuition que j’ai eu de les choisir, mais il n’y a pas d’intuition, une œuvre c’est comme un livre. Je n’ai pas beaucoup de mérite. Un programmateur c’est beaucoup plus simple que ça. Ce sont les artistes qui font tout. Il faut être à l’écoute, ne pas être blasé, ne pas reproduire des choses, garder cette fraicheur. Je ne veux pas prendre le risque de perdre ça aujourd’hui. Il y a une forme de reconnaissance, on est sollicités. Il faut un nouveau regard, venir perturber un peu tout ça aujourd’hui.

Le festival de Marseille se déroule du 14 juin au 17 juillet. Tout le programme ici.

Visuels : Visuel : Théâtre de la Ville

Portrait © Yohanne Lamoule?re

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