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Genres et sociétés en ouverture des Rencontres Chorégraphiques

Genres et sociétés en ouverture des Rencontres Chorégraphiques

19 mai 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

C’est donc en public que les Rencontres chorégraphiques Internationales de Seine Saint Denis ont pu s’ouvrir ce 19 mai avec Les cent mille derniers quarts d’heure de Matthieu Barbin et Private song d’Alexandra Bachzetsis. Deux pièces qui questionnent le genre au cœur de notre société.

Une libre occupation

C’est donc dans un théâtre occupé depuis maintenant deux mois que le festival a pu commencer sans aucun encombre bien au contraire. Preuve contrairement à ce que pense l’Odéon que cela est possible. Mathieu Bauer- directeur du CDN de Montreuil- et Frédérique Latu – directrice des Rencontres Chorégraphiques- ont apporté un soutien massif aux occupants qui ont pu expliquer rapidement et sans entraver les pièces que l’occupation visait à sensibiliser sur la précarisation des artistes, intermittents ou non et du peuple dans son ensemble. Les occupants nous ont d’ailleurs attendu en musique à la sortie dans une ambiance très bon-enfant.

Matthieu Barbin, délicate drag queen sur le déclin

On a souvent vu Matthieu Barbin danser, chez Charmatz ou chez Liz Santoro et Pierre Godard et depuis longtemps on trouve que c’est quelqu’un à suivre. Disons que là on le trouve ! Pour Les cent mille derniers quarts d’heure il apparaît en drag queen ultra glamour. Robe noire à basques et volants, perruque ultra volumineuse blonde, maquillage de grand soir et talons de 20 cm. 

Que cache le glam  ? Que cache l’ « extravaganza »? Elle nous parle comme si elle était en loge ou au bar à 6 heures du mat’ après une longue nuit au cabaret. Elle raconte en filigrane comment l’art drag l’a sauvée de sa condition de « prolo ». Né dans une famille ouvrière où l’on meurt trop tôt le dos brisé, il devient elle, et il ne sait plus depuis quand. « Est-ce que je ressemblais à ça à 11 ans? ». Il/elle est Dalida de dos, sexy, glam et ravagée. Pourtant pas un faux cil ne bouge, pas un faux sein ne tombe, son sexe emballé ne se fait pas la malle. Elle est parfaite, elle maîtrise le job jusqu’au dernier bouton pression de son costume à surprises.

Elle assume son âge « 23 ans en 1976 » et se dit qu’elle ne fera pas ça toute la vie, mais longtemps quand même. Elle ne chantera pas « Mourir sur scène » et pourtant c’est sa seule issue.

Le corps de Barbin est très formé à la danse et à la performance, il travaille souvent avec  Marlène Saldana & Jonathan Drillet et c’est ce dernier qui lui écrit ce texte en total décalage avec l’image. Il tord ses chevilles, roule ses hanches, cherche l’équilibre sans jamais le perdre et montre entre deux « lip-sinc » que « show must go on » est une question de survie.

 

Hausse de température testostéronée chez Alexandra Bachzetsis

Presque sans transition, nous sortons de la salle Maria Casarès et nous arrivons dans la salle Jean-Pierre Vernant. Et c’est le grand soir. La danseuse et chorégraphe suisse nous décroche la mâchoire à la première apparition. 

Si on doit faire un lien avec la pièce de Matthieu Barbin, elle se trouve dans la robe noire ! Alexandra Bachzetsis apparaît moulée, mais alors moulée dans une robe en latex qui fait « chpouik » quand elle marche. Autre lien avec la pièce précédente, l’humour. Car Private song n’en manque pas.

C’est par l’humour, par des gestes comme des poses, comme des postures qui empruntent à la fois au sexe et au combat que la réflexion se tisse. Un texte de Paul. B Preciado accompagne la bible du spectacle : « Private Song propose le cadrage comme stratégie perceptive pour interroger, souligner ou neutraliser le rapport du spectateur au mouvement des corps sur scène. « 

C’est exactement ce qui se passe, et cela se passe par accumulation, tout en progression. Nous sommes donc face à un pas de trois, plutôt très sexy, qui transforme des chansons populaires grecques des années 40 et 50, le rebetiko. Elles sont chantées et écrites par Giannis Papaioannou, Vassilis Tsitsanis et Giorgos Mitsakis. Les textes sont drama au plus au point, nous les suivons dans un livret où ils sont traduits et où se trouvent des photos où l’on voit Giannis Papaioannou performer en travesti.

Dans la danse et le chant tout est codifié, chacun sa place, les hommes au chant et les femmes à la danse, lascive. La pièce inverse et mixe tout. Elle a depuis longtemps quitté sa robe, elle a l’allure d’une icone des années 80, tailleur-pantalon et cheveux plaqués. Elle est accompagnée des danseurs Thibault Lac et Sotiris Vasiliou devenus tous les deux chanteurs, maintenant habillés de jeans moulants et de blousons en jean également.

Les doigts claquent, les mains frappent les chevilles et les cuisses et les directions changent. Souvent les chorégraphes s’intéressent aux danses dites folkloriques, mais ce n’est pas tant le geste que questionne Bachzetsis mais plutôt sa charge patriarcale. 

La liberté s’empare totalement du plateau dans un décalage délicieux où les pas de rebetiko deviennent fascinants et très actuels, totalement non binaires !

 

Les Rencontres chorégraphiques Internationales de Seine Saint Denis se tiennent (comme prévu, mais en jauge à 35 %) jusqu’au 20 juin. Programme et réservation ici

 

Visuel : Matthieu Barbin ©Romuald Ducros

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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