Danse
FUTUR PROCHE : le requiem pour le temps présent de Jan Martens

FUTUR PROCHE : le requiem pour le temps présent de Jan Martens

20 juillet 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le chorégraphe belge présentait hier soir en première mondiale au Festival d’Avignon son obsédant FUTUR PROCHE. Une pièce à l’écriture ciselée faite de césures et de raideurs qui vient hurler que l’espoir est mort.

En 2015, le public français a eu un choc en découvrant le fabuleusement obsessionnel The Dog days are over qui n’était constitué « que » de rebonds. L’année dernière, il nous avait profondément déçus avec Any Attempt…, une belle pièce qui semblait se cacher derrière sa beauté et ses citations. Pour cette commande du Festival d’Avignon, la barre était haute : il s’agissait de penser une pièce pour le Ballet de Flandres, l’un des plus talentueux du monde.

Jan Martens a eu l’intelligence d’aller chercher dans le ventre des danseurs ce qui les animait. Le ballet est par définition classique, ses interprètes doivent pouvoir tout danser en se concentrant sur une technique parfaite et parfois à contre-courant du corps.

Pendant l’entrée du public, Zoë Ashe-Browne, Viktor Banka, Tiemen Bormans, Claudio Cangialosi, Morgana Cappellari, Brent Daneels, Matt Foley, Misako Kato, Nicola Leahey, Ester Pérez, Taichi Sakai, Niharika Senapati, Paul Vickers, James Vu Anh Pham, Rune Verbilt, Kirsten Wicklund, et les enfants en alternance Merel Amandt, Gaiane Caforio, Caroline Gratkowksi et Elodie Grunewad nous attendent assis sur un banc qui prend presque toute la longueur de la Cour. Il coupe l’espace en deux dans une image très forte. Celle d’un espace sans espoir d’ouverture totale. Goska Isphording s’installe au clavecin posé devant ce banc.

Elle commence à jouer des pièces contemporaines de Peteris Vasks, Janco Verduin, Anna Sigríður Þorvaldsdóttir, Erkki Salmenhaara, Graciane Finzi, Aleksandra Gryka. Le son est une boucle aux allures de techno froide. On est dans une musique proche des univers de Reich ou Glass, et, longtemps, les danseurs et les danseuses n’auront comme seul soutien que cette musique acide.

La danse arrive, un par un ils se mettent à bouger comme une armée d’ombres. Les avant-bras se collent pour tracer des lignes perpendiculaires. Tous et toutes dansent en contraignant leurs automatismes. Les danseurs et les danseuses de l’Opera Ballet Vlaanderen ont évidemment des bassins super mobiles, des hanches qui s’ouvrent grand et des souplesses infinies. Tout cela, on le voit, mais de façon très subtile. Leur puissance est d’autant plus déployée qu’elle est contenue.

Le chorégraphe occupe la Cour de façon très intelligente en rassemblant les danseurs et les danseuses par grappe. Le geste est urbain, moderne, il bruisse des genoux hip-hop et des dos voguing. Le mur du Palais des Papes est lui aussi mis en majesté.

Martens avait travaillé avec les écrans dans Ode to the Attempt, et il ose, sur le mur médiéval, s’amuser de notre monde qui crève, mais qui crève en mondovision. Il nous confronte de cette façon à nos visions du futur. La danse augmentée rend les interprètes minuscules, écrasés par leurs avatars qui se déploient sur toute la hauteur du mur. La danse est ancrée au sol, elle est profonde, ondulatoire. L’image fonctionne parfaitement.

Dans ce FUTUR PROCHE, les jetés ne se déploient pas complètement, le pivot de Fase est ramassé, les exercices à la barre effectués sans y croire. Le ballet, à l’entraînement, se lance dans un cours de demi-pliés qui lui aussi se déconstruira. 

FUTUR PROCHE revient à l’essence de la danse : le rythme et les traces. La musique, comme dans les pièces d’Anne Teresa De Keersmaeker (NDLR : dont le nom circule pour un retour au festival en 2023), ne sert jamais à illustrer le propos. Les interprètes ne sont pas là pour être dans le tempo mais pour être transpercés par les touches noires et blanches.

Nous étions très inquiets à l’idée que Jan Martens puisse brider sa liberté chorégraphique face à l’épreuve de la Cour. C’est tout le contraire. Martens que l’on sait fasciné par les lignes et les angles  s’amuse à toutes les combinaisons possibles. Les corps engagés dans une raideur qui n’a rien d’aride nous entraînent à la fin vers un calme inattendu après avoir vu le monde collapser.

La pièce divise la Cour, ce qui est toujours un bon signal. Bravo.

FUTUR PROCHE (répétitions), Jan Martens, 2022 © Christophe Raynaud de Lage

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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