Danse

« Formosa » par le Cloud Gate Dance Theater ou Théâtre de Danse de la Porte des Nuages

« Formosa » par le Cloud Gate Dance Theater ou Théâtre de Danse de la Porte des Nuages

31 mai 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Une habile synthèse entre une esthétique néo-classique occidentale ou une gestuelle très contemporaine, et une philosophie, un rapport au temps tout orientaux : c’est là sans doute que réside le secret du succès que connaît la plus célèbre des compagnies de Taïwan. Créé en 1975, le Cloud Gate Dance Theater ou plus joliment dit le Théâtre de Danse de la Porte des Nuages, s’est fait connaître dans le monde entier avec les ouvrages de son fondateur, Lin Hwai-min. Ce dernier va se retirer bientôt pour céder la place à un chorégraphe d’une nouvelle génération à la tête de la compagnie.

Tableaux oniriques

Puisant ses thèmes dans la mythologie ou dans les traditions de l’Empire du Milieu, Cloud Gate déploie dans ses spectacles un monde très proche de la mentalité chinoise, mais présenté sous des formes chorégraphiques qui paraissent exotiques et novatrices aux spectateurs de Taïwan et de toute l’Asie, prêts à apprivoiser d’autres façons de faire que celles de leurs arts traditionnels, sans pour autant perdre de vue ce qui touche à leur univers. Et ce sont ces mêmes mises en scène riches en atmosphères poétiques, en tableaux oniriques et en images très élaborées évoquant l’Extrême-Orient, c’est ce travail raffiné et extrêmement soigné qui séduisent immanquablement le public européen. Lin Hwai-min a compris combien un tableau extrêmement soigné, une esthétique parfaite étaient à même de séduire tous les publics du moment qu’il les baigne de surcroît dans ce séduisant mélange d’onirisme et de philosophie orientale.

Formosa

En titrant sa chorégraphie « Formosa », titre qui reprend l’ancienne nomination donnée jadis à l’île par les navigateurs portugais quand ils découvrirent celle qui se nomme aujourd’hui Taïwan, Lin Hwai-min entend évidemment rendre hommage à sa patrie, à cette île de Taïwan que menacent si fort séismes et ouragans depuis des millénaires, et depuis des décennies, le despotisme des tyrans qui gouvernent à Pékin.
Il lui rend hommage en faisant entendre des poèmes célèbrant Taïwan, ses campagnes, ses rivières, ses montagnes, ses villages, ses cultures, ses peuples aborigènes, toute une nature, soit dit en passant, terriblement mise à mal, sinon saccagée par le surpeuplement de l’île et son industrialisation forcenée, cependant que ses danseurs, d’excellents danseurs, envahissent la scène. Pour tout décor à « Formosa », des parois blanches sur lesquelles sont projetées des caractères chinois. Des caractères qui, à un moment donné, bombardent les interprètes jusqu’à créer des monceaux d’idéogrammes semblables à des monceaux de ruines dont les danseurs vont se relever comme les survivants après un séisme.

Organique

L’écriture très organique créée pour « Formosa » est de nature parfaitement contemporaine. Oublié ici le néo-classicisme qui a si souvent illustré les spectacles de Cloud Gate Dance Theater. Dans des tenues aux teintes très nature, très campagne, les danseurs s’enivrent dans des rondes, des farandoles, des circonvolutions extraordinairement chorégraphiées, des solos ou des duos complexes, mais qui finissent par tous se ressembler.
Aussi démonstrative, aussi prolixe que soit la chorégraphie, aussi remarquables que soient ses interprètes, le spectacle apparaît toutefois assez inconsistant et sans grand relief. La gestuelle manque de caractère et la lecture monocorde de poèmes dont la traduction donne l’impression de n’être qu’un inventaire assommant de tout ce qui se voit dans les campagnes, cette lecture n’arrange pas le spectacle, lui conférant un climat de documentaire vieillot. Et si on a la surprise d’entendre dans le fond sonore qui accompagne « Formosa », des pages du compositeur français Gérard Grisey, mort prématurément, à l’âge de 52 ans, on a aussi celle, moins agréable, d’entendre des chants d’aborigènes un peu rudes, un peu criards pour nos tympans occidentaux.

Sur une hauteur dominant le fleuve Tamsui et la mer de Chine

A Danshui, loin du centre de Taipei, là où le fleuve Tamsui qui borde la capitale de la République de Chine se jette dans l’océan, dominant un paysage grandiose qui devait être sublime il y a quelques décennies encore, mais qui est lui aussi ravagé désormais par l’urbanisme anarchique qui sévit dans la République de Taïwan, le théâtre qui abrite le Cloud Gate Dance Theater est un magnifique bâtiment d’une qualité architecturale beaucoup trop rare sur l’île. Edifié sur une hauteur qui surplombe à la fois le fleuve et la mer de Chine orientale et inauguré en 2015, il fait l’effet d’un navire de verre et de bois affrontant comme une figure de proue un paysage démesuré. C’est un temple, le temple du Cloud Gate Dance Theater pour qui il a été construit, même si la troupe qui y siège n’est évidemment pas la seule bénéficiaire de ce site exceptionnel. Elle l’occupe après l’incendie qui ravagea en 2008 son précédent lieu de résidence, détruisant archives, matériel technique, costumes et décors accumulés en près de trente années d’existence. Désormais, c’est donc à Danshui que les Taïwanais viennent en foule assister aux spectacles de la compagnie qui, sur l’île, et toutes proportions gardées, joue un peu le rôle que tenait naguère en Europe le Ballet du XXe Siècle.
Le Théâtre de Danse de la Porte des Nuages est là bas si célèbre et sa reconnaissance internationale est telle que le gouvernement taïwanais lui a dédié en 2003 une journée nationale alors que la voie d’accès à sa précédente résidence avait été poétiquement baptisée avenue de la Porte des Nuages.

Raphaël de Gubernatis

« Formosa » par le « Cloud Gate Dance Theater » de Taïwan. Jusqu’au 2 juin 2018.
Théâtre de la Ville à la Grande Halle de la Villette, à Paris ; 01 42 74 22 77 ou 01 40 03 75 75.

Visuel :© Formosa
par Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan
Danceur : TSAI Ming-yuan
Photo : LIU Chen-hsiang

Infos pratiques

Autodrome Linas-Montlhéry
BNF-Site François-Mitterrand
Alexander Mora-Mir

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