Danse

<em>Folks</em> de Yuval Pick : une farandole de tendresse

Folks de Yuval Pick : une farandole de tendresse

26 octobre 2012 | PAR Géraldine Bretault

Yuval Pick présentait ce soir à Chaillot sa seconde création depuis sa nomination au CCN de Rillieux-la-Pape, où il succédait à Maguy Marin en 2011. Voici donc Folks, pièce pour sept danseurs qui a failli s’appeler Basics : un retour aux fondamentaux tourné vers l’Autre.

Il y a de plus en plus de monde, dirait-on, dans les pièces de Yuval Pick… Après les trios de Popular Music (2005) et Score (2010), après le quintet de No Play Hero (2012), le chorégraphe renoue avec le groupe. Sept danseurs, c’est encore trois paires ou deux trios, plus un électron libre. Assez pour permettre à cet ancien chimiste de continuer à chauffer la matière des corps, et tenter de créer des précipités de mouvements à partir des molécules sociétales issues de son imagination.

Folks est né d’une envie de la part du chorégraphe de revenir aux racines de la danse, et donc d’interroger à la fois sa propre impulsion à danser et la place de la danse dans son pays d’origine, Israël. Il s’en explique, en décrivant le rapport particulier des Israéliens à la danse, dans un pays en guerre où, quitte à vivre, il faut vivre « à mort », comme il dit, et où danser aide à se sentir vivant. Sa danse porte quelque part nichée en elle la même énergie du désespoir diffuse qu’on lit chez Hofesh Shechter (lui aussi passé par la Batsheva Dance Company et chez Tero Saarinen, tiens, tiens).

Tout commence sous une lumière jaune blafarde qui dissout les chairs comme les vêtements dans un halo intense, neutralisant tout le spectre chromatique. Accompagnés des nappes sonores envoûtantes de The Chilps, les sept danseurs se lancent dans une farandole à nous donner le tournis, avec un entrain juvénile qui renvoie au simple plaisir de « faire la ronde » en se tenant la main. Jouant de ruptures de rythme et de mouvements simples, très ancrés dans le sol, le chorégraphe tisse des liens, cherche à recréer des groupes, par genre ou encore simplement par goût du rire, jamais éloigné de l’hystérie.

Il y a chez Yuval Pick un goût particulier pour la partition (score), l’idée d’un destin commun proposé à tout collectif, d’un rôle que chacun est appelé à jouer, quitte à jouer les variations du thème. Sans avoir recours à la narration pour autant, son procédé d’écriture, qui brode des motifs s’inspirant aussi de la singularité de chaque danseur, renvoie aisément à l’humanité au sens large. Au mitan de la pièce, les éclairages deviennent quasi stroboscopiques, atteignant les limites des capacités d’impression de notre rétine. Les tensions accumulées se dénouent dans des élans de tendresse soudain : chez Yuval Pick, les portés représentent une acmé de tendresse, un réconfort inné qui se passe de parole, accroche-toi bien, je me charge du reste.

Puis un décor apparaît, de la végétation vient border la scène sur ses trois côtés. Une renaissance postapocalyptique ? Non, sans doute quelque chose de plus simple, un éclairage naturel, le retour à la couleur, à plus de légèreté. La farandole peut reprendre, interrompue désormais par des échafaudages humains improbables, enchassés dans un mouvement de flux et de reflux permanent. La scène ne cesse de se dilater et de se rétracter, organisme vivant à part entière.

Autre idée forte chez Yuval Pick, le sens de l’incarnation d’une chorégraphie à travers le corps même des danseurs, vecteurs de transmission de la création. Tous sont en effet fortement engagés de bout en bout de la pièce, avec une mention spéciale pour le tonus intersidéral de Madoka Kobayashi, et la présence lunaire d’Antoine Roux-Briffaud, ancien membre de la compagnie de Yuval Pick, The Guests, qui l’a suivi au CCN.

En bon chimiste, Yuval Pick ne cesse jamais de chercher, et ses trouvailles dessinent un acte de foi sans bornes dans le potentiel expressif de la danse. Un hommage à la danse jubilatoire qui se transmet au public.

« Pour moi, la danse est avant tout une manière d’être au monde. À travers elle, je tente de préserver quelque chose d’essentiel. J’entends autour de moi beaucoup de discours qui dénoncent. Cela peut avoir son utilité mais je ressens aujourd’hui la nécessité de proposer autre chose pour pouvoir continuer à être là. Sans naïveté et sans désespoir. En résistance. Je voudrais que cette pièce soit comme un diamant brut dont émane une lumière. » Yuval Pick

Crédits photographiques : Folks, Yuval Pick © Laurent Philippe

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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