Danse

Farid Fairuz, une singulière découverte aux Rencontres Chorégraphiques de Seine-Saint-Denis

Farid Fairuz, une singulière découverte aux Rencontres Chorégraphiques de Seine-Saint-Denis

02 juin 2015 | PAR Christophe Candoni

Trois chorégraphes, eux-mêmes danseurs, dans trois pièces en solo, formaient le programme des Soirées Singulières masculines données au Colombier de Bagnolet dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis. Connor Schumacher, Luke George et Farid Fairuz, véritable révélation de la soirée avec son beau et déroutant Realia (Bucuresti-Beirut), s’y mettaient à nu pour interroger leur identité en crise.

On assiste d’abord à deux effeuillages traitant la nudité du corps de manière inversée : l’une dissimulée dans une obscurité trouée de flashs brefs et nerveux, l’autre exhibée en pleine lumière par un soliste possédé par le son en état de transe. Le geste est sommaire et quelque peu anecdotique même si une beauté formelle, plastique, une photogénie indéniable s’imposent dans Boy oh boy 2 tandis que Erotic dance qui suit porte mal son titre et laisse froid. Plus pudique et en même temps plus folle et exubérante, la troisième et dernière mise à nu n’est pas tant littérale mais ô combien plus sensible et profonde ; elle est signée Farid Fairuz.

Farid Fairuz est plus qu’un nom de scène, derrière ce patronyme emprunté à une chanteuse libanaise, c’est tout un être, un double, un alter ego que s’est inventé l’artiste Mihai Mihalcea, ex-directeur du Centre national de danse à Bucarest et figure importante de la danse contemporaine en Roumanie et de sa reconnaissance à travers le monde. Farid Ferouz est né à Beyrouth, d’une mère libanaise et d’un père juif disparus tragiquement. Il raconte sur scène son enfance au cœur de la guerre au Liban et revendique ses racines arabes entre souvenirs personnels et histoires légendaires.

Le spectacle Realia exacerbe la tension permanente que créée cette double identité. Les pistes se brouillent entre la fiction et la réalité. L’artiste en joue à loisir dans un numéro schizophrène qui fait se croiser les entités contraires qui pourtant le constituent. Par un jeu de déguisement, affublé d’une barbe postiche et de faux cheveux longs, en jupe sexy, bottines pailletées et lunettes noires, il fait se croiser le masculin et le féminin, la lumière et l’opacité, la danse et la non-danse, la religion et le spiritisme… De cette pluralité révélée sans complexe, se dégage un être multiple qui joue de la transgression des conventions par les moyens les plus dérisoires du théâtre et se moque des apprêts.

Sans excès de diplomatie ni de convenance, il adresse au public autant de méfiance que de complicité. Il revendique ne pas vouloir proposer un simple produit culturel. Il le dit avec humour et gravité, sans arrogance, sans agressivité. Il déclare à un moment que la pièce s’arrête là parce qu’il est remué et qu’il va s’allonger un peu. Auparavant, il propose à l’assistance interdite un verre de liqueur à la cerise. Il sait aussi lui déclarer son amour et dit simplement « je me sens seul ici », « j’ai besoin de vous ».

Dans une économie totale qui fait de l’événement à peine un spectacle, Farid Fairuz livre tout de même un discours nécessaire sur la consommation culturelle et le rôle de l’artiste-interprète. Cela donne une performance très sincère et étonnante, inclassable, anarchique et hésitante, que l’on dirait complètement improvisée, d’autant que c’est la première fois qu’elle est donnée en langue française. Farid Fairuz parle plus qu’il ne danse, juste un numéro jubilatoire de danse folklorique orientale habituellement réservée aux femmes, mais il donne finalement beaucoup. Il confie son rapport très affectif et contrarié à la danse, notamment classique. Son rêve : danser le rôle d’Odette (encore un rôle double) dans Le Lac des cygnes. C’est sur une variation revisitée du ballet qu’il conclut sa pièce sur le fil de l’émotion et de l’autodérision. Realia est un vrai beau moment de partage et d’ouverture offert par un artiste libre et authentique.

Photo © Nicolae Burca / Soirées singulières féminines les 1 et 2 juin 2015 au Colombier à Bagnolet.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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