Danse
Eszter Salamon, saisissante Dance for Nothing au Collège des Bernardins

Eszter Salamon, saisissante Dance for Nothing au Collège des Bernardins

16 mars 2012 | PAR Smaranda Olcese

Eszter Salamon met en œuvre le principe de l’interaction sans interférences : mouvement et parole investissent le corps de la danseuse et chorégraphe dans une création qui, avec simplicité et justesse, remonte aux origines du désir de danse.

 

Vider la tête, vider la danse, sortir des sentiers battus de l’art chorégraphique. Au-delà du sens, s’adresser aux sens. Voici qui explique l’extrême concentration qui gagne le public. L’artiste ouvre la possibilité d’une libre navigation entre matière sonore et  matière cinétique. Leur conjonction dans un même corps développe une forme d’ hyper-conscience des spectateurs rendus responsables de leurs choix quant au regard et à l’écoute.

Le titre, un brin déconcertant, paraphrase l’intitulé de la performance Lecture on Nothing de John Cage, donnée pour la première fois en 1949. Cette conférence, conçue comme une création sonore, est reprise par Eszter Salamon via un système d’écouteurs. Sa voix emprunte un timbre monocorde proche de la scansion beckettienne ou des exploits de la poésie sonore. La linéarité recherchée est travaillée de l’intérieur par les rythmes du corps qui portent cette parole. Il y va du souffle, du poids aussi qui écrase la voix lors des moments où la danseuse évolue au sol.

Le mouvement qu’elle génère prend différentes textures. Dans un premier temps, il s’amorce en tant que flux. La chorégraphe le fait circuler dans les membres souvent dissociés, engraînés dans des rotations, balancements et torsions, et veille avant tout à sa continuité. Parole et mouvement magnétique nous entraînent dans un voyage. John Cage nous conduit à travers le Kansas et des phrases imagées sont prêtes à nous emporter. La danse iconoclaste d’Eszter Salamon nous retient pourtant au plus près du réel, nous ancre dans l’ici et maintenant de sa performance, les sens exacerbés, à fleur de peau. L’énergie monte, à chaque fois que ses bras se déplient, des lignes de force fusent dans l’espace.

Dans un cheminement qui semble trouver des consonances dans le développement de la conférence de John Cage – fussent-elles le simple produit fortuit de notre besoin incoercible de s’accrocher à un sens ? – la chorégraphe bâtit des structures, se préoccupe  des matières, comme ces pas de danse qu’elle exécute pieds nus, ou encore ces figures trouvées, qu’elle enchaîne à la manière d’une écriture automatique, tout comme dans son propos, le compositeur s’attarde sur des tonalités.

Je n’ai rien à dire et je le dis, cette syntagme revient régulièrement, telle un refrain lancinant, elle structure un propos organisé en 13 unités à travers lequel John Cage s’évertue avant tout à moduler l’écoulement du temps. La linéarité se diffracte en des boucles hypnotiques, le mouvement gagne d’autres espaces, insoupçonnables, dans le corps.

Le silence vient, il est dense, vertigineux, telle une faille. Au bord de ce gouffre, notre expérience de spectateurs est subtilement, mais radicalement, remise en question. Le texte nous abandonne dans les limbes à la fin de la 5ème grande unité. La voix égale à elle même, malgré l’effort demandé par la danse, s’enfouit au plus profond dans la chair, qui nous laisse entendre son souffle, la respiration, les bruits infimes produits par le mouvement, les ligaments qui se tendent, les muscles qui s’étirent, le corps qui se déplie de maintes façons. Il y va d’un changement de qualité dans la danse d’Eszter Salamon, mais surtout d’un changement du regard que les spectateurs posent sur cette danse, regard qui trouve amplifié, affiné par une écoute concentrée cette fusion des sens qui passe par la peau dans une expérience intense.

Puis la voix revient et nous conduit vers la fin de cette performance. Après les saluts, une discussion avec la chorégraphe a lieu. Au collège des Bernardins, les échanges avec les artistes invités sont au cœur d’un dispositif qui porte bien son nom : La parole de l’art. John Cage avait prévu des réponses toutes prêtes pour accompagner sa Lecture on Nothing. Eszter Salamon sort de ce schéma, pointe un certain manque d’échange dans l’art chorégraphique, se prête avec générosité au jeu de la discussion. Plus que des questions, les témoignages des spectateurs sont saisissants.  Quelque chose de très riche s’est donné en partage ce soir là.

photographie © Alain Roux

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John Cage, Lecture on Nothing, 1949 :

…I have nothing to say and I am saying it, and that is poetry as I mean it/ This space and time is organized/ We need not fear these silences/ We might love them/ This is a composed talk for I am making it just as I make a piece of music…

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