Danse

« En compagnie de Nijinski », une soirée des Ballets de Monte Carlo

« En compagnie de Nijinski », une soirée des Ballets de Monte Carlo

19 décembre 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

 

Où représenter des soirées dédiées à Nijinski, sinon dans cet Opéra de Monte Carlo où triomphèrent les Ballets Russes il y a un siècle et où brilla le prodigieux danseur et chorégraphe polonais ?

Les quatre ballets programmés par la compagnie monégasque lors de cette soirée, Nijinski les a tous interprétés ou conçus. Seulement aujourd’hui, à l’Opéra de Monte Carlo, jamais aussi beau que lorsqu’il brille sous un éclatant soleil hivernal, on ne les voit pas tels tels qu’ils furent imaginés par Michel Fokine ou Vaslav Nijinski du temps des Ballets Russes, mais dans des versions de chorégraphes contemporains. « Daphnis et Chloé », «Le Spectre de la rose » ou « Petrouchka » ne sont pas ici de Fokine, mais de Jean-Christophe Maillot, de Marco Goeke ou de Johan Inger. Quant au « Prélude à l’Après midi d’un faune » de Debussy, on n’en voit pas la chorégraphie originale signée par Nijinski mais celle conçue par Jeroen Verbruggen et titrée « Aimai-je un rêve ? ».

Un duo amoureux, enjoué, mutin

Parce que c’est une reprise, la chorégraphie ayant été créée en 2010, c’est par « Daphnis et Chloé » que s’ouvre le programme. En s’attachant aux Suites no 1 et No 2 extraites de la partition de Ravel, Jean-Christophe Maillot a ici abandonné l’argument du ballet de jadis pour réduire son ouvrage à un duo amoureux, enjoué, mutin, suivi par un quatuor virtuose et quelque peu diabolique. Car aux deux jeunes gens du couple initial se joignent deux tentateurs qui font glisser « Daphnis et Chloé » de la romance au libertinage, sinon à la débauche, dans un luxe de figures complexes et de difficultés assassines.

Avec le retrait de ces danseurs qui furent longtemps les piliers des Ballets de Monte Carlo, apparaît désormais dans la troupe une nouvelle génération d’interprètes dont les personnalités sont sans doute moins marquantes que celles de leurs prédécesseurs, mais dont la technique demeure magnifique. Et ici, dans « Daphnis et Chloé, les protagonistes, Simone Tribuna et Anjara Ballesteros, Marianna Barabas et Matej Urban, sont tous les quatre admirables de savoir-faire et d’engagement.

Aimablement médiocre

Inutile de commenter à l’infini « le Spectre de la rose » de Marco Goecke, pièce qui vit le jour en l’été 2009 sur les terrasses du Casino de Monte Carlo. C’est l’exemple même d’un raté spectaculaire. Le chorégraphe a cru sans doute être inspiré en concevant une chorégraphie qu’il dut s’imaginer radicale, qui est totalement sourde à la musique de Weber comme au poème de Gautier, mais surtout n’offre aucun intérêt sur le plan chorégraphique. C’est tout simplement indigent, aimablement médiocre, quelque peu infantile et franchement assommant. Un travail d’apprenti attardé qui cherche à faire de l’effet, mais frappe un coup dans l’eau. Impensable de la part de quelqu’un qui multiplie les ouvrages au sein de nombreuses compagnies européennes ou américaines. Ou alors révélateur de la décadence dans le domaine de la composition chorégraphique au sein d’une troupe naguère aussi prestigieuse que l’était le Nederlands Dans Theater du temps de Kylian, et à laquelle ce Goecke, un Germain né à Wuppertal, est aujourd’hui associé.

Anecdotique

Avec son dramaturge né à Hamburg, mais d’origine hispano-germanique, Gregor Acuna Pohl, le chorégraphe suédois Johan Inger, qui lui aussi répand ses productions dans de nombreuses compagnies de ballet européennes, transpose « Petrouchka » dans l’univers excité et frelaté de la mode. De pantin, Petrouchka devient mannequin de vitrine, chose sans vie qui n’existe que lorsqu’elle revêt les vêtements conçus par le créateur. Styliste énervé et prétentieux tout vêtu de noir, lourdement baptisé de surcroît Sergei Lagerford ; acolytes qui sont des caricatures d’homosexuels crispés, sinon hystériques ; modèles, tailleurs, coiffeuses, « protagonistes et consommateurs plantés au coeur d’un incroyable cirque de vanités » : de tout cela Inger ne livre qu’une satire parfaitement anecdotique, sans grande consistance, à peu près aussi niaise et superficielle que ce « Concours » où Maurice Béjart se moquait de l’univers des compagnies de ballet avec un humour de pensionnaire.

Le créateur de mode prend bien évidemment la place que tient le mage dans la version originale de Fokine, et les trois figures de Petrouchka, du Maure et de la Ballerine demeurent et se livrent aux mêmes déchirements (à signaler les costumes créés pour ces trois figures par Salvador Mateu Andujar et surtout son habileté à métamorphoser les danseurs en mannequins tout blancs). Si ces mannequins sans âme, ni visage constituent toujours des présences inquiétantes, l’ouvrage d’Inger est toutefois dépourvu de chair, de poésie, de tension dramatique. C’est une faible copie d’un chef d’œuvre dont l’histoire dit que Fokine le créa en quinze jours. Et un siècle après l’original qui demeure éternellement magique et déchirant, cette pâle reprise, elle aussi sourde à la partition géniale de Stravinsky, trahit cruellement le défaut de génie et l’absence de poésie qui sévissent fréquemment dans l’univers du ballet aujourd’hui.

Torride et volcanique

Le fort tempérament de Jeroen Verbruggen lui permet de s’attaque effrontément à ce qui fit entrer Nijinski dans l’histoire de la composition chorégraphique, cet « Après-midi d’un faune » qui fit un si beau scandale à sa création à Paris en 1912 et qui marque dans nos esprits d’aujourd’hui la naissance de la danse contemporaine. En reprenant un vers du « Prélude à l’Après-midi  d’un faune », le poème de Stéphane Mallarmé dont s’inspira Claude Debussy, son faune à lui Jeroen Verbruggen le rebaptise « Aimai-je un rêve ? ». Et dans ce qui va bientôt apparaître comme un duo torride, il laisse libre cours à une gestuelle extraordinairement exacerbée, mordante, entre lutte à mort et jeux amoureux. Tout est excès dans ce duel entre deux êtres que l’amour ou que la seule attraction sexuelle dévore. Excessif, ravageur, d’une expressivité qui confine parfois à la transe, « Aimai-je un rêve ? » pourrait aussi bien s’intituler « J’aime mon délire ». Ce délire, cet excès sont la force de Verbruggen. C’est aussi sa faiblesse. Ardentes, ébouriffantes, dignes d’admiration, ses compositions gagneraient en force en n’étant pas toujours portées au paroxysme, en ne tenant pas en permanence le spectateur en haleine jusqu’à épuiser son attention.

Apparaissant entouré de vapeurs, dans un climat d’un romantisme exacerbé, le héros (Benjamon Stone) est bientôt la proie de son désir (Alexis Oliveira) qui, vilainement masqué, surgit dans la nuit pour l’entraîner dans des saturnales sans fin. Le chorégraphe n’a pas froid aux yeux. Son écriture, celle d’un danseur qui a été un magnifique interprète, son écriture n’est jamais quelconque, toujours stylée. Mais une fois encore, l’extrême tension qu’il lui applique, cette énergie sans nuance qui paraît se fixer toujours à son paroxysme, nuisent à la force du propos. Les deux interprètes font merveille dans cet ouvrage qui peut-être les dépasse un peu. On regrette toutefois que le chorégraphe n’ait pas choisi pour partenaire à Alexis Oliveira son frère jumeau George Oliveira. L’un et l’autre sont de superbes danseurs, l’un et l’autre brillent au sein des Ballets de Monte Carlo. Cette gémellité, ces deux corps en tous points semblables, aux lignes fines, racées et nerveuses, eussent donné à ce duo torride une dimension quasi métaphysique.

Raphaël de Gubernatis

 

Visuel : ©Alice Blangero 

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Raphaël de Gubernatis

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