Danse

« Disabled Theater » de Jérôme Bel : get Down on it

« Disabled Theater » de Jérôme Bel : get Down on it

07 octobre 2017 | PAR Simon Gerard

Dans le portrait que le Festival d’Automne consacre cette année à Jérôme Bel, Disabled Theater est essentiel. Par une collaboration avec les comédiens de la troupe suisse du Theater HORA — dont les membres sont atteints de troubles ou de syndromes conduisant à une diminution de leurs capacités mentales — le chorégraphe pousse à l’extrême une idée qui parcourt toute son oeuvre : la beauté d’une danse nait moins de la virtuosité des gestes qui la composent, que de l’appropriation toute personnelle qu’en fait son danseur. Ce faisant, Jérôme Bel remet les pendules à l’heure : Disabled Theater est une oeuvre politique qui met le spectateur en face d’une crise de représentation dont souffrent les comédiens en scène — et la communauté dont ils portent la parole étouffée.

Ring the Bel

Il est quelque peu déstabilisant de voir Disabled Theater débuter par un face-à-face d’une minute entre le public et chaque acteur. Cette séquence à but utilitaire permet au spectateur de s’habituer à la présence scénique d’acteurs souffrant d’handicaps mentaux, et d’habituer les comédiens à la présence intimidante du public. Qu’un tel temps d’adaptation soit le pré-requis nécessaire de Disabled Theater en dit long sur la crise de représentation dont souffrent lesdits disabled. En minorité dans notre société, ils ne font pas moins partie de ce monde ; et le théâtre étant un étrange miroir du monde, il est évident et logique que ceux-ci y soient représentés comme il se doit.

Mais voilà : la société comme le spectacle vivant sont en retard quant à l’intégration culturelle  spontanée des disabled dans leurs systèmes respectifs. Dédier un spectacle entier aux handicapés mentaux est donc un geste artistique anormal — parce qu’il ne devrait pas l’être. Disabled Theater est politique et radical. Au cours du spectacle, une évidence nous frappe comme un coup en traître : trouble et syndrome ne sont pas les uniques mots qui définissent et caractérisent l’identité des acteurs en scène. Chacun possède une personnalité unique, des goûts spécifiques, des avis personnels, et une vision singulière des troubles qui le stigmatisent. Tous les acteurs en scène n’ont pas le syndrome de Down. Tous les acteurs trisomiques en scène n’ont pas la même perception de leur syndrome. Tous sont différents, tous sont uniques.

Un spectacle-constellation

Passé ce constat — terrible dans l’étonnement qu’il peut susciter — le spectacle peut véritablement commencer, et retentir comme un appel à une danse décomplexée et personnelle forgée par les forces et les aspérités de chacun — et non pas limitée à l’exécution d’une unique chorégraphie. Les musiques choisies par chaque acteur pour sa danse solo sont d’une étonnante et jouissive diversité : le générationnel Axel F de Crazy Frog, un remix techno des Lacs du Connemara, le mythique Money Money Money d’Abba, un extrait hypnotique du film Bilbo le Hobbit… Autant de musiques et de chorégraphies originales qui expriment la personnalité de chacun. L’idée de Jérôme Bel est toujours aussi simple, et il est toujours aussi agréable d’y adhérer : de la fragilité d’un geste peut naître le sentiment de beauté.

Il importe peu qu’une danse soit parfaitement effectuée, tant qu’elle est imprégnée de la profonde sincérité et de l’intense application de celui qui l’exécute. L’erreur est humaine et l’artiste est humain. En cela, les handicaps des acteurs en scène servent à leur façon le raisonnement de Jérôme Bel et le combat de ce dernier pour la démocratisation de l’art : même considéré comme étant diminué, tout individu regorge de richesses exploitables. L’artiste chorégraphe met chaque homme et chaque femme au centre de toutes ses œuvres. Disabled Theater — au même titre que Gala — est un spectacle en forme de constellation, dont chaque étoile dansante et chaotique parle au spectateur avec une intensité spécifique.

Allez, là !

Paradoxe du spectacle : alors qu’une actrice se déhanche avec une incroyable énergie sur They Don’t Care About Us (!) de Michael Jackson, et que le reste de la troupe du Theater HORA bat joyeusement la mesure derrière elle, le public végète dans une salle silencieuse. Il participe peu, sinon pour applaudir à la fin de chaque solo. Est-ce à dire, pour reprendre les mots du Roi de la Pop, que nous ne nous intéressons pas assez à eux, que nous faisons juste acte de présence ? Evidemment, non — c’est peut-être justement le contraire. Une partie du public pense peut-être un peu trop, au point qu’une certaine peur de la condescendance l’engourdisse — et manque de transformer le spectacle en la joyeuse fête qu’il mériterait d’être. Le dispositif inhabituel mis en scène par Jérôme Bel autorise et incite le spectateur à prendre part à la boum organisée sur le plateau. Allez, là ! On peut applaudir ! On peut crier « bravo » avant le salut ! On passe un incroyable moment, pourquoi se freiner ? Rien ni personne ne nous l’interdit, et surtout pas les comédiens, qui ne demandent que ça.

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Simon Gerard

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