Danse
Deux fois vingt minutes (ou presque)

Deux fois vingt minutes (ou presque)

21 juin 2021 | PAR Antoine Couder

Combien de temps peut durer une danse, jusqu’où peut-elle s’épuiser; et cette question un peu triviale pour conclure cette 26e édition du festival d’Uzès : mais combien de temps peut donc durer un solo ?

La brise hésite encore, entre douceur et renfrognement, menaçant malicieusement le spectacle plein air que propose Yasmine Youcef, au fond du grand parc du Duché. Tous les commentaires de spectacle sont eux-aussi menacés par le risque de commencer comme un mauvais roman. Alors pour introduire cette dernière invitation de Danya Hammoud, artiste associée cette année au festival, on se focalisera d’abord sur le contre-temps, le fait que ces vingt-cinq minutes, la durée annoncée de cette performance, sont peut-être d’emblée remises en question par le retard de ces spectateurs qui, nous précise-t-on au bout de plusieurs longues minutes de face à face avec l’artiste, « prennent leur temps pour arriver jusqu’ici ».

Hongrie 1 – 1 France

Assise sur le devant de la scène, celle-ci taille du bois, à côté d’un empilement de pierres. Au milieu des chants d’oiseaux, la brise secoue les arbres tandis que des motos pétaradent au loin. On ne le sait pas encore, mais l’équipe française de l’Euro ne parviendra pas à battre la Hongrie. On attend ensemble puisque les retardataires retardent, réussissant peut-être cette performance consistant à repousser le début du spectacle d’un temps égale à celui de sa durée. Qui sait s’il n’y a pas là une sorte de plan caché, un spectacle dans le spectacle. Ce serait bien la preuve que le public compte autant que l’artiste. Plus tard dans la soirée, « A.D.N » que proposera Régine Chopinot en hommage à l’aventurière Alexandra David-Néel commencera par dix bonnes minutes de silence, danseuses main dans la main face au public, comme pour dire qu’il faut se décrasser des traces que la vitesse laisse sur nos corps, qu’il faut se retrouver seul et seule, et en même temps tous ensemble. Il y aura encore cette brise légère et le silence forcément sera parfait.

Danse sur la carte

Entretemps, Yasmine Youcef s’est saisi d’une carte IGN qu’elle déplie face au vent, s’assoie dessus, danse dessus pour faire tenir un territoire dont on ne comprend pas grand-chose des réalités et des tensions. Tout s’envole avec le vent comme les paroles extraites d’un petit carnet qu’elle lit avec application. De cette carte redevenue objet, elle se fait une robe avant de l’accrocher à un arbre. Des enfants –très loin- crient d’une grande colère narcissique tandis que l’artiste tente d‘assembler verticalement des bouts de bois de taille inégale. Elle y parvient avec grâce avant de s’atteler au déplacement d’un mur de pierres au son de chants folkloriques. Des chants de travail peut-être. Le mur s’effondre par endroits, ce n’est plus un mur, horizontal, mais un monticule qui indique la verticalité. Youcef poursuit en lisant des dizaines de phrases d’autres artistes, des écrivains tels Samuel Beckett, Gilles Deleuze, Baptiste Morizot, Vinciane Despret et d’autres encore. Et puis voilà, c’est fini.

Un corps qui s’échappe

Un peu plus tard, on retrouve la chaleur de l’Ombrière où Maxime Cozic propose son premier solo écrit l’année dernière et dans lequel il trempe sa culture hip hop aux influences plus académiques de la danse contemporaine. Voilà qui est intéressant, surtout son travail au sol et dans cet hinterland du « demi-sol » où il trépigne, électrique, dans ce qu’il appelle un sentiment d’emprise. Un peu de Raymond Devos pour la sidération burlesque, beaucoup de précision pour une pièce qui semble écrite comme un script : c’est l’histoire d’un mec dont le corps lui échappe et prend le dessus sur sa volonté. Là où Yasmine Youcef cherche à déjouer quelque chose, Maxime Cozic joue littéralement son solo, sur une time- line en deux temps, allegro puis modérato répété et infiniment décalé, à deux reprises. Au fond, quatre solos de cinq minutes. La technique impressionne le public qui -en revanche- n’aime pas trop la musique, hip-hop un peu raide, piégé dans une pièce de ballet. On a envie de faire un lien avec Emmanuel Eggermont et son « Aberration » dont « Emprise » incarnerait le double caché, en plus show-off, plus carré et moins « blanc ». Eggermont a pris cinquante-cinq minutes, Cozic juste vingt, il faut signaler que l’application physique n’est pas la même. Mais ce différentiel de l’emploi du temps en dit autant sur tout ce qui va trop vite dans nos vies et sur la place que pourrait prendre ce silence singulier qui accompagne les solos.

Question sans réponse

Tout converge en fin de soirée dans le jardin de l’évêché où l’on retrouve notre petite brise et cette fois, la nuit qui s’étend dans la pénombre de la danse qui s’annonce. Incidemment, je croise Yasmine Youcef et entreprends de la questionner sur ce retard des uns et des autres, du contretemps qui a peut-être tout changé ? Mais nous sommes alors « entre deux portes » et, clairement, ce n’est pas le moment. On se dit à plus tard, mais il n’y aura pas de seconde chance. Secrètement, c’est peut-être ce que je voulais, ajouter un rendez-vous manqué à sa performance, répondre au retard de quelques-uns par une question sans réponse. Maintenant silence. On retrouve Chopinot, immense et majestueuse, longue et lente à plaisir face à un public nombreux qui vacille entre enthousiasme et respect. Du Chopinot qui ni ne joue ni ne déjoue, mais, littéralement, se rejoue avec quelques pas emblématiques de pièces telles « Appel d’Air » (1981) et « Végétal » (1995). Sa danse de femme de soixante-dix  ans élève les coeurs tant est tonique et audacieuse cette façon de se glisser entre deux jeunes sœurs jumelles, de se fragmenter à l’intérieur de leur solo : celui de Phia Ménard à la vitesse d’un cheval et jusqu’à l’épuisement. Celui de Prunelle Bry allègre et juvénile, concentré d’un Papageno au féminin. Vingt minutes encore, vingt minutes chacune. Vingt minutes et pas une de plus.

« En pente », Yasmine Youcef, 2021, Uzès, « Emprise », Maxime Cozic 2020, Klap Marseille, Friche la Belle, Marseille, CNDC d’Angers, Port des créateurs, Toulon, « A-D-N », Régine Chopinot 2021, MC93 Saint-Denis, CDCN Uzès.

 Photos : Laurent Paillier

 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique et de la danse . Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (et de Castor Astral, 2021)

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