Danse
Cinédanse : saga Nijinska

Cinédanse : saga Nijinska

09 septembre 2021 | PAR Nicolas Villodre

Dans la famille Nijinski (1889-1950), je demande Kyra. Pas l’épouse du danseur prodige, Romola (1891-1978), ni la sœur de ce dernier, Bronislava (1891-1972), chorégraphe à laquelle va rendre hommage Laura Barsacq à la biennale de Charleroi danse. Ni Tamara (1920-2017), la cadette et dernière ayant droit. Kyra (1914-1998), la fille aînée, qui joua – surjoua – son rôle dans le très beau film de Robert Dornhelm, She dances alone (1981).

Docufiction

L’annuaire téléphonique de Calofornie nous permit, il y a une dizaine d’années, de trouver deux adresses au nom de Dornhelm. Une des deux adresses étant bonne, le réalisateur répondit aimablement à notre demande et nous aida à obtenir une bonne copie en vidéo numérique de son long métrage en nous adressant de sa part à la Cinémathèque autrichienne – leur positif 35 mm du film étant en meilleur état que celui de la cinémathèque française, dont les sous-titres, imprimés avant l’ère du laser, avaient fini par baver, altérant l’image entière, la décolorant plus que la normale. Avec l’aide de Lola Chalou et de Didier Voinson, nous procédâmes à un nouveau sous-titrage en français du film en tentant de demeurer fidèle aux dialogues et, bien entendu, lisible. 

Le film fond subtilement plusieurs genres : la fiction, avec le comédien  Bud Cort tenant le rôle du metteur en scène, un peu comme Marcello Mastroianni avait représenté Federico Fellini dans Huit et demi (1963); le documentaire, dont le cinéaste était passé maître avec The Children of the Theater Street (1977), narré par Grace Kelly, consacré au Kirov, avec, ici, pour le commentaire, Max von Sydow lisant de sa voix grave et envoûtante des passages du journal de Nijinski (dans la version expurgée publiée par Romola) et, surtout, Kyra Nijinski dans son propre rôle, on ne peut plus cabotine, capricieuse et extravagante, personnage à la fois délirant, assumant sa filiation peu commune et sa formation de danseuse auprès de tante Bronislava ; le ciné-ballet, enfin, avec des photos de Vaslav Nijinski, des dessins et des peintures exécutés par lui, sans oublier des reconstitutions de solos emblématiques.

Autoréflexion

Kyra apparaît comme une héroïne tragi-comique. Car le film, mine de rien, rappelle les épisodes sombres, parfois violents, les crises du père atteint de cette « fragilité émotionnelle » qualifiée de schizophrénie par les psychiatres consultés en Suisse, dont l’enfant fut quelquefois témoin. Et, d’un autre côté, le récit reste léger : Kyra, malgré son âge et un certain embonpoint a une vitalité et un détachement remarquables. Elle est extrêmement rigoureuse dans la transmission de son art – cf. par exemple la scène  avec les fillettes. Comme dans celle des rôles qu’avait jadis créés et interprétés son père. À cet égard, le passage de témoin entre la légataire légitime et le danseur étoile Patrick Dupond reste d’ores et déjà dans les annales de la danse.

Celui-ci est non seulement adoubé par la fille aînée de Nijinski mais rest crédible non seulement dans ses rôles (cf. le court passage du Spectre de la rose) mais dès qu’il est amené à matérialiser l’image qu’on se fait de Nijinski dansant. Il faut dire que, venu trop tôt à la danse (par rapport aux moyens de tournage cinématographiques en intérieur) et, surtout, l’ayant quittée prématurément, Nijinski n’a malheureusement pas laissé de trace filmique nous le montrant en action. En effet, entre 1919 et 1950, on peut dire que Nijinski a végété, du point de vue de la danse, passant d’une clinique à l’autre, assommé par de massives doses d’insuline. Le film évoque ce drame mais nous laisse une impression douce-amère du danseur mythique, de Kyra, ainsi que du regretté Patrick Dupond, disparu en mars dernier.

Visuel : Patrick Dupond, photogramme de She dances alone (1981) de Robert Dornhelm.

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Nicolas Villodre

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