Danse
Cinédanse : La Argentinita vue par Marius de Zayas

Cinédanse : La Argentinita vue par Marius de Zayas

07 juin 2021 | PAR Nicolas Villodre

La Argentinita, alias Encarnación López Júlvez, née, comme Antonia Mercé y Luque, aka La Argentina, à Buenos Aires, n’est pas sa sœurette mais l’aînée d’une troisième grande figure de la danse espagnole, Pilar López.

Glamour, toujours glamour

L’engouement pour le tango est tel dans l’Europe de la Belle Époque que les noms de scène des deux danseuses se réfèrent au pays de la pampa et non aux racines espagnoles familiales. La Argentinita comme La Argentina débutent à l’âge pré-adolescent et sont ainsi rebaptisées par la presse madrilène et parisienne vers 1910. L’année 1923 est déterminante pour La Argentina qui donne avec le critique André Levinson des conférences dansées dans le cadre des vendredis de la danse de la Comédie des Champs-Élysées. Celle de 1924 lancera véritablement la carrière de La Argentinita qui triomphe à l’Alhambra et a droit à un long article laudateur de Gustave Fréjanville dans Comoedia. La première s’oriente vers la danse noble qu’est le baile bolero et stylise différentes danses régionales ibériques, tandis que la seconde opte pour un répertoire bien plus léger, plus éclectique.

Fréjanville est touché par la belle danseuse, par ailleurs excellente chanteuse, qu’il qualifie de « personnalité exquise » et dont il décrit la prestation : « Sur un fond de draperies bleu Nattier, voici une jeune fille en robe et mantille de dentelle blanche, qui vient chanter à l’avant-scène un couplet en espagnol, puis un couplet en français. Le visage est jeune, gracieux et pur; la voix d’une douceur ingénue, d’un charme pénétrant, semble s’exhaler vers chacun de nous comme une confidence personnelle. » La jeune femme enchaîne numéros andalous et aragonais, s’autorisant le « délicieux travesti noir et blanc du gaucho dont les éperons tintent quand les talons frappent le plancher. » Après Raquel Meller, que La Argentinita avait imitée à Madrid, le critique se dit épaté par « une Espagne plus secrète encore à l’ironie nuancée, au sourire discret, à la grâce pure. » 

Duende

On doit au poète Federico García Lorca, créateur, avec le compositeur néoclassique Manuel de Falla, du Concours grenadin de cante jondo de 1922, grand admirateur de La Argentina, le concept de duende. L’approche de Lorca a évolué au cours des ans, passant de la quête de pureté d’un chant profond menacé de disparition (le concours de chant, parrainé par les disques Odéon, immortalise de grands cantaores des années vingt) à la valorisation du cante chico et de l’expression populaire, y compris du jaleo dionysiaque avec ses « olés-olés » rappelant les invocations divines – les « Allah-Allah ». Lorca, pianiste classique, s’initie à la guitare flamenca. Après sa conférence à La Havane de 1930, il enregistre un disque de cinq airs populaires chantés par La Argentinita, qu’il harmonise et accompagne lui-même au piano. Le poème le plus célèbre de Lorca, qui traite de la mort du torero Ignacio Sánchez Mejías, l’amant d’Argentinita, est dédié à cette dernière.

L’écrivain Rodrigo de Zayas, auteur du livre Les Morisques et le racisme d’État, fils du peintre Marius de Zayas et de Virginia Randolph Harrison, nous a donné accès il y une dizaine d’années à une excellente copie numérique de la version un peu raccourcie du film réalisé en 1938 par son père, monté par sa mère, photographié par le génial Nicolas Toporkoff : Argentinita dans une sélection de danses et de chants andalous accompagnée par le célèbre guitariste Manolo de Huelva, enregistré au studio Photosonor de Courbevoie et à Joinville. Les Bulerías débutent par des gros plans sur les pieds de la danseuse et  mènent en travelling arrière aux palmas d’Andalouses en plein jaleo. Les Sevillanas nous offrent La Argentinita et sa sœur Pilar López en ombres chinoises miroitantes. Les Tangos sont une démo de castagnettes. Les Alegrías révèlent la technique du guitariste – l’attaque, le picado, le rasgueado, l’apagado, le trémolo, le détaché, le cierre de la falseta. Et, bien sûr aussi, la beauté du braceo de la danseuse.

 

Visuel : © collection Rodrigo de Zayas

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