Danse
Cinédanse : Joséphine Baker au Panthéon

Cinédanse : Joséphine Baker au Panthéon

22 août 2021 | PAR Nicolas Villodre

L’annonce de la panthéonisation de Joséphine Baker (1906-1975), la première femme noire à être ainsi honorée en France, réjouira tout un chacun, ou presque – certains estimeront que la cérémonie tombe juste, en pleine campagne présidentielle. La danseuse, révélée en 1925 par la Revue nègre, fut, après-guerre, médaillée pour son activité de résistante et milita sans cesse contre toutes formes de racisme. 

La Revue nègre

Paris découvrit l’art afro-américain, qu’on qualifiait alors de « nègre »,  avec la participation de la troupe des Elks, spécialistes du Cake-Walk, et de l’orchestre de John Philip Sousa à l’Exposition universelle de 1900. On sait l’enthousiasme de Debussy, Satie, Ravel et Stravinsky pour cette musique à danser, pour le ragtime et la musique syncopée plus généralement, dès 1913 pour le premier. Le lieutenant James Reese Europe, surnommé « the King of jazz », débarqua à Brest en 1917 à la tête de la fanfare du 15e régiment de la Garde nationale, une formation particulièrement swinguante. Dans le cadre de l’Exposition d’art nègre et océanien de 1919, Paul Guillaume organisa une Fête nègre au Théâtre des Champs-Élysées, un an avant que Blaise Cendrars ne publiât son Anthologie nègre. En 1921, Cocteau invita le musicien de jazz blanc, le pianiste Billy Arnold et son orchestre, salle des Agriculteurs, à Paris, pour une des soirées que Jean Wiener qualifiait de « concerts salades ». C’est aussi en 1921 que René Maran, écrivain antillais, remporta le prix Goncourt.

Rolf de Maré venait d’acquérir le théâtre des Champs-Élysées et, après l’aventure des Ballets Suédois, voulut passer à tout autre chose. Son administrateur, André Daven, sur les conseils avisés de Fernand Léger, l’auteur des décors et des costumes de La Création du monde (1923), demanda à Caroline Dudley Reagan de trouver à New York matière à un show à l’américaine, totalement « all black cast ». Joséphine Baker fut repérée par elle au Plantation Club de Broadway dans le musical Chocolate Dandies et invitée avec la chanteuse Maud de Forest et l’orcheste de Claude Hopkins – dont faisait alors partie Sidney Bechet. Le danseur Louis Douglas, qui venait de se produire au Concert Mayol, compléta la distribution. Joséphine avait débuté à l’âge de quinze ans dans Shuffle Along, puis s’était produite dans Chocolate Dandies et enfin dans la revue du Plantation Club. Rolf de Maré, André Daven et Paul Colin n’eurent d’yeux que pour elle. Sa personnalité et son physique moderne – très art déco ou à la garçonne – éclipsa bien vite la vedette initialement prévue de la Revue nègre, Maud de Forest. La vis comica de Joséphine, son espièglerie, son sex appeal, l’énergie et la souplesse avec laquelle elle déclinait ou déchiffrait à sa façon les danses nouvelles – le mess around, le shake, le shimmy et le charleston – firent sensation. André Levinson, plutôt réticent au départ, concéda : « Ce n’est plus la dancing-girl cocasse, c’est la Vénus noire qui hanta Baudelaire ».

Princesse Tam Tam

Deux ans après La Revue nègre, Miss Baker fut engagée aux Folies Bergère où, exploitant son joli filet de voix et sa pointe d’accent américain, tout aussi exotique pour le public français, on la lança assez vite comme chanteuse et comme meneuse de revue. Vincent Scotto lui composa à l’époque un de ses plus fameux thèmes, celui de la chanson « J’ai deux amours ».  Son succès scénique fut également suivi d’un début de carrière filmique. Après le disque, elle enregistra pour le cinéma… muet, enchaînant plusieurs bandes en 1927 :  La Sirène des tropiques d’Henri Étiévant, un film manquant de finesse, voire un peu raciste sur les bords dans leque Joséphine sort de sa cachette le visage, littéralement, enfariné ; Le Pompier des Folies-Bergère, court métrage retrouvé par Lobster, d’esprit surréaliste (= fantasmatique et érotique), qui présente une scène avec Joséphine dansant sur un quai de métro devant une une affiche publicitaire vantant la marque Thomson-Ducretet; La Folie du jour (1927) de Joe Francis, La Revue des revues (ou Paris qui charme) du même réalisateur, qui font la promo de l’artiste et des Folies Bergère.

Dans une filmographie inégale abusant parfois de clichés coloniaux, deux films sonores sortent du lot : Princesse tam-tam (1935) d’Edmond T. Gréville et Zouzou (1934) de Marc Allégret. Dans le premier cité, Joséphine a pour rivale une Viviane Romance pleine d’abattage et s’en tire bien grâce aux numéros de danse et par un vrai talent de comédienne. Zouzou, avec Jean Gabin, bénéficie de numéros efficacement scénographiés et mis en scène – on pense ici à la danse en ombres chinoises derrière le rideau de théâtre. Sans oublier la chanson « Tahiti », dans laquelle Joséphine module comme un rossignol en sa cage dorée – scène qui inspira une publicité de Jean-Paul Goude avec Vanessa Paradis sifflotant l’air de… Stormy Weather, ce qui nous renvoie à Katherine Dunham. Joséphine Baker a inspiré nombre de créateurs. On créa nombre de produits dérivés à son nom. La compagnie Benetton, avec sa tibu United Colors nous évoque, consciemment ou non, la fratrie d’orphelins qu’elle adopta aux Milandes, tous issus de la diversité ethnique. Jean-Paul Gaultier, dans la B.O. de son récent Fashion Freak Show, n’oublia pas de citer Joséphine. Enfin, pour ce qui est de la danse, rappelons l’hommage que lui rendit en 1996 le chorégraphe contemporain Mark Tomkins sous le titre Under my skin

Visuel : pochoir sur un mur de Valence (Espagne) inspiré du cliché de Walery de 1927,, ph. Nicolas Villodre, 2009.

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