Danse
Cinédanse : Baku Ishii en 9,5

Cinédanse : Baku Ishii en 9,5

31 mai 2021 | PAR Nicolas Villodre

Kazuo Ôno (1906-2010), la grande figure du butô, fut formé par deux pionniers de la danse moderne japonaise, Takaya Eguchi, un disciple de Mary Wigman, et Baku Ishii, que nous allons ici évoquer à travers ses apparitions filmiques.

par Nicolas Villodre

Force et beauté

Le documentaire allemand Wege zu Kraft und Schönheit (Chemins vers la force et la beauté ou, plus simplement, Force et beauté) réalisé en 1925 par Wilhelm Prager et Nicholas Kaufmann, produit par l’UFA sous la République de Weimar, exalte la « culture du corps » et traite de différents aspects de celle-ci : gymnastique, sport, art-thérapie, naturisme ou Nacktkultur, etc. Et, bien sûr aussi, de la danse et de son histoire, de la nuit des temps jusqu’à l’ère moderne. Si certaines des séquences, avec le recul, peuvent paraître pour le moins ambiguës, le film, initié par le médecin et auteur communiste Friedrich Wolf (père du futur cinéaste Konrad Wolf et du futur espion Markus Wolf), détaille les techniques de gymnastique corrective et réparatrice après les dégâts de la guerre de 14-18 sur les soldats et sur les civils. Malgré quelques réserves quant à la réalisation (notamment sur la reconstitution en carton-pâte de la période antique), Siegfried Kracauer estima l’opus de grand style : « L’homme nu est au centre de ce film. L’homme nu, et non celui qui est dévêtu. Le corps s’y meut sans contrainte et de façon rythmique ».

Qui eût dit en 1925 que le pédagogue Rudolf Bode, qui avait professé chez Jaques-Dalcroze, à Hellerau, Beth Mensendieck, la créatrice d’une technique posturale inspirée des exercices physiques de François Delsarte, les chorégraphes Rudolf Laban et Mary Wigman et, plus particulièrement, une élève de cette dernière, Leni Riefenstahl, qui apparaissent dans le documentaire, allaient collaborer ou être récupérés par le nazisme une dizaine d’années plus tard ? Kurt Jooss, qu’on entrevoit, fut un des rares danseurs allemands qui ne se compromit pas avec le régime nazi. Nombre d’autres interprètes figurent dans le film : Niddy Impekoven, artiste excentrique à l’allure enfantine, la ballerine russe Tamara Karsavina s’entraînant à la barre, la danseuse austro-hongroise Henny Hiebel, surnommée La Jana, l’étoile des Ballets Sudédois, Jenny Hasselquist ainsi que Konami et Baku Ishii. Ces derniers furent, avec Takaya Eguchi, Michio Ito, Toshi Komori, Masao et Seiko Takada, les pionniers de la danse moderne japonaise, et presque tous initiés par le maître de ballet Giovanni Rosi – lui-même disciple de Cechetti -, engagé par le Théâtre Impérial de Tokyo à sa création en 1911.

De la beauté au butô

Par son collègue Michio Ito et par le compositeur Kosaku Yamada, Baku Ishii était informé des nouvelles tendances chorégraphiques – de la danse libre isadorienne, de la rythmique dalcrozienne, de la danse d’expression labanienne. Avec le dramaturge Kaoru Osanai, Yamada et Ishii créèrent le spectacle Une page de journal intime, la pièce Monogatari (Une légende), un « poème dansé » et Lumière et ténèbres qui eurent du succès à Osaka. Ishii triompha en 1917 à Asakusa. Il se rendit à Marseille en 1922, puis à Berlin en 1923 où le duo formé avec Konami fut photographié par Suse Byk, la réalisatrice d’un fameux court métrage montrant les numéros pantomimiques de Valeska Gert. Le 30 mai 1924, il reprit avec Konami (son élève pour les uns, sa belle-sœur, pour d’autres), à la Comédie des Champs-Élysées, dans le cadre des vendredis de la danse, des pièces d’un répertoire alors composé de Fin de printemps, du Bonze voleur, Mélancolie, Poème, Sabishiki Kage et du Prisonnier. Baku Ishii et sa partenaire se produisirent aussi aux États-Unis où ils obtinrent une critique dans le Musical Courier. Le film Wege zu Kraft und Schönheit montre un extrait du Ballet des mouettes, une danse animalière stylisée. Le couple tourna en 1927 un film grand public, Issun-boshi de Kogoro Akechi. Par ailleurs, Baku Ishii eut pour élève la danseuse coréenne Choi Seung-hee, plus connue sous le nom de Sai Shoki.

Toshio Mizohata, l’agent artistique de Kazuo Ôno, fit cadeau il y a quelques années à la Cinémathèque de la danse d’une archive où on le voit, torse nu, les jambes emmaillotées et entravées par un métrage de tissu noir, la chevelure maintenue par un bonnet, dans un solo filmé en plein air, sur la terrasse d’un immeuble, devant une rangée d’hommes, de caméras et d’appareils photo fixés sur trépied. Le clip date du retour du danseur au Japon en 1926. Il n’avait pas qu’une finalité artistique : son objet était la promotion d’un nouveau format filmique destiné au grand public, le Pathé Baby ou 9,5 mm, qui fut lancé presque en même temps qu’un autre substandard, le 16 mm. Le grand magasin au sommet duquel fut prise la scène offrait, trente ans avant notre FNAC, matériel, pellicule et service de développement du film. Le document nous permet d’apprécier la singularité d’une expression qui n’avait su convaincre ni le critique parisien Jean Brun-Berty ni l’historien de la danse André Levinson. Pour ce dernier, anti-duncanien notoire, Baku Ishii usait « d’une pantomime naturaliste et de quelques emprunts à la danse d’Occident. » Nous sommes aujourd’hui sensibles à l’intensité du solo, à sa fluidité, à sa simplicité même. L’inversibilité gestuelle, la répétitivité des motifs, l’épure esthétique sont en effet pour nous gages de modernité.

 

Visuel : Baku Ishii, 1926, © NPO (Dance Archive Network Tokyo).

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