Danse

Christian Rizzo fait trembler l’opéra de Lille

07 mars 2022 | PAR Antoine Couder

Miramar magnifie un dispositif de son et de lumière happant sa danse océanique sur une plage imaginaire, qui en figure ultime horizon. Une nouvelle création pour onze interprètes qui poursuit le chemin entamé par le chorégraphe.

Lumière blanche et verte. À la toute fin de la représentation, un personnage marin, un peu mythologique, entre lentement en scène, muni d’un long instrument doré : un « sceptre-balai » qui tournoie et cherche à effacer les traces de la pièce à laquelle nous venons d’assister. Au premier plan, une danseuse assise et plus à l’arrière le petit ballet qui semble avoir été poussé sur le bord de la plage, comme les gravats que l’océan découpe, essore et fait rouler. Sur le côté inférieur du plateau, légèrement de côté apparaît la mention « je te vois » alors que la musique, un souffle, une note féroce tenue une heure durant finit par se taire. L’ambiance est cette fois au calme, renforcée par cette lumière verte entre algue et varech, magnifiquement sculptée par la fidèle Caty Olive.

À la poursuite d’un solo. « Miramar » est une histoire de corps et de paysage. Rizzo l’a imaginé en regardant des gens regarder la mer, en observant leurs mouvements, engagements et relâchements, « l’attente que quelque chose ait lieu, mais aussi l’absence de la chose désirée ». Le chorégraphe aime l’abstraction, ici la relative déconnexion du solo qui ouvre la pièce – remarquable Vania Vaneau- et la suite en ballet qui en compose l’essentiel à venir. Le solo sans doute nous emmène sur de fausses routes, « ce que l’on voit » de toute façon se joue au bord de l’obscurité, dans une pénombre qui souligne son altérité. Sauf que la performance nous emporte et nous accroche à son idée, Rizzo l’a planté en nous et nous incite à la retrouver, à l’intérieur du ballet qui nous tourne le dos, dans des variations souvent brillantes qui hissent le propos vers un langage « à l’image d’un film, d’un livre ou d’une peinture … mais avec des trouées ». D’où ce sentiment de mouvement parfois d’agitation quand un danseur lancé en solo finit par se faire happer par le groupe. Rizzo continue à croire que le théâtre est l’un « des derniers lieux où l’on peut faire confiance à son imaginaire… où le corps se meut parce qu’il comprend son environnement ». D’où l’importance de la musique, vibratoire et rock’n roll qui ferme en même temps qu’elle enveloppe les corps, permettant de belles échappées ondulatoires, laissant scintiller l’espoir sous une chape qui menace de forclusion.

Méta-spectateurs. Dans un espace saturé par la tension électrique, le manteau crépusculaire de la lumière, « quelques bribes de fiction apparaissent », des mains se joignent, un danseur tombe, ramassé ou pas. Parfois, l’écriture perd de sa superbe, mais jamais très longtemps. Très vite se remet en route le ping-pong entre scène et public ; « la puissance fictionnelle » des corps et le relâcher (presque un « relâcher prise ») de tous ceux, hors-champ, qui suivent les déambulations des interprètes jusqu’au sol, jusqu’ à l’immobilité complète. On pense à ces sauveteurs qui surveillent les bords de plages l’été, promptes à se jeter à l’eau pour prêter main-forte un nageur en déroute. Ceux qui peuvent voir et (ré)agir ; les super-spectateurs ou, plutôt, les meta-spectateurs de « Miramar ».

Photo : Marc DomageCréation Christian Rizzo/ ICI 2022 – centre chorégraphique national Montpellier, en coproduction avec Bonlieu Scène nationale Annecy, Opéra de Lille. Remerciements Ménagerie de Verre. Paris.Les citations de Christian Rizzo sont extraites d’un interview réalisé par Noémie Charrier, en novembre 2021.

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionné pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Ed. du Castor Astral, septembre 2022) ainsi qu'un roman musical, à paraître cet été 2022 aux éditions de l'Harmattan.

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