Danse

« Carrousel », le brillant galop chorégraphique de Vincent Thomasset à June Events

« Carrousel », le brillant galop chorégraphique de Vincent Thomasset à June Events

05 juin 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Jusqu’à présent, dans ses précédentes pièces — Bodies in the Cellar , Protagronistes, les Lettres de non-motivation et Ensemble Ensemble — Vincent Thomasset cultivait les faux-semblants. En ouverture de June Events et avant le Festival d’Automne, il prend le parti d’interroger la notion de double sens avec Carrousel.

En 2017, en interview, le metteur en scène nous confiait : « Cela s’appellerait pour le moment Carrousel. Là, je reviendrai vraiment à l’outil cheval que j’ai déjà travaillé. Je voudrais aller beaucoup plus vers le chorégraphique. » Effectivement, en 2016, déjà en compagnie d’Anne Steffens, il performait Galoooooop !, une pièce sonore sur la course sans but du cheval. Et nous voici en 2019, sur le grand plateau du théâtre de l’Aquarium. Le tapis de danse est blanc, ponctué de lettres parsemées, et les projecteurs apparents.  Florian Leduc fait déjà varier la lumière pour la rendre concentrique.  

Seule en scène, Emmanuelle Lafon, codirectrice avec Joris Lacoste de l’Encyclopédie de la Parole, cet outil merveilleux qui recense toutes les productions vocales, fait ce qu’elle sait faire de mieux  : parler. Elle parle avec un naturel entrecoupé d’un ton de surprise, qui donne un rythme infiniment drôle à son discours. Elle nous récite, en ancien français, L’instruction du Roy en l’exercice de monter à cheval d’Antoine de Pluvinel (1666). Puis les Lettres patentes du Roy pour l’établissement de l’Académie royale de danse en la ville de Paris sont déclamées par Jacky Elder et Anne Steffens. Nous sommes le 10 mars 1662, et le contenu est très étonnant. Il s’agit d’un manifeste que les directions du Kunsten, de la Ménagerie de Verre, des Rencontres  Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis et de June Events auraient pu écrire :  « (…) A quoi étant nécessaire de pourvoir, et désirant rétablir ledit Art dans sa Première perfection et l’augmenter autant que faire se pourra, Nous avons jugé à propos d’établir dans notre bonne Ville de Paris une Académie Royale de Danse (…). »

Cet acte qui se clôt par « Car tel est notre plaisir » dit l’urgence de danser avec intelligence.  Dans cette pièce, la symbolique du cheval permet à Thomasset de travailler la marche carrée dans le cercle. Il mêle le théâtre et la danse, en accumulant et en entrechoquant des pas et des textes piochés dans un corpus pluriel. La prose de Maître Jourdain et les règles du poney club sont posées, comme chez Joris Lacoste, dans un mécanisme qui est proche de la psychanalyse. Un sujet en amène un autre et sans prévenir, la pensée se suspend et passe à autre chose, guidée uniquement par l’inconscient.

Deux mondes s’opposent alors, le libre et le contraint. Julien Gallée-Ferré si souvent vu chez Maud le Pladec, comme Mathilde Monnier savent parfaitement naviguer de la comédie au geste. Anne Steffens, à la voix très rauque, compagne de route de Thomasset depuis au moins 2016, maîtrise la distance avec le texte.  Nicolas Perrochet, ex officier militaire, se plie à merveille aux exercices de dressage, et Jacquelyn Elder, formidable danseuse, formée chez Martha Graham et interprète de Liz Santoro et Pierre Godard, tire parti des danses directionnelles imposées par le metteur en scène. Quant à Emmanuelle Lafon, elle vient, au centre du Carrousel, rassembler les interprètes. 

L’ensemble est fin, drôle et très bien mené. La direction des danseurs vers la comédie fonctionne parfaitement. Thomasset vient s’inscrire dans la réflexion actuelle sur la manière de séparer la danse et la musique sans les opposer, ou comment faire entrer le carré dans le cercle.  L’idée d’utiliser les pas des chevaux, joués par les artistes,  les fait entendre autrement. Le trot, le galop, l’arrêt sont autant de gestes portés vers la beauté. Mais la beauté n’est rien. Le carrousel est une construction militaire et la danse ne vaut rien si elle cherche juste le beau. La danse de Thomasset questionne les lignes et le fait de mettre des individus ensemble dans un même espace. Elle ne cherche pas la technique, elle cherche, et trouve, la contrainte.

Caroussel sera donné au Festival d’Automne,  au T2G – Théâtre de Gennevilliers du 16 au 25 Novembre. Mais le Festival June Events se poursuit d’ici là : ce weekend par exemple, vous pourrez assister à une nuit de la performance, Fictions, pensée par Nina Santes, qui donne notamment à voir Unforetold, le génial spectacle à vivre de Sarah Vanhee. Le 14 juin, Meytal Blanaru propose le contemplatif et lumineux We were the future.    
Tout le programme du festival est à retrouver ici. 

Visuel : ©Patrick Berger

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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