Danse

Biennale de la danse 2012 : Robyn Orlin et Moving into Dance Mophatong, quels rires pour quel public ?

Biennale de la danse 2012 : Robyn Orlin et Moving into Dance Mophatong, quels rires pour quel public ?

24 septembre 2012 | PAR Géraldine Bretault

Si Robyn Orlin nous avait décoiffés en nous prenant pour des toutous au Festival d’automne l’an passé, elle nous avait aussi laissés perplexes avec Have you hugged, kissed and respected your brown Venus today ?, tant son regard sur les rapports entre les communautés noire et blanche épousait l’ambivalence des clichés à trop vouloir s’y frotter. Nous étions donc curieux de découvrir sa création pour la compagnie sud-africaine Moving Into Dance Mophatong :
«
Beauty remained for just a moment then returned gently to her starting position… »

Interrogée la veille de la première en conférence de presse sur son rapport à la situation politique et économique complexe en Afrique du Sud, Robyn Orlin balayait d’un geste toute tentative de récupération par trop simpliste de son travail : elle affirmait vouloir ramener la complexité politique à la simplicité de la beauté intrinsèque de chaque danseur, pour travailler avec ce que les danseurs lui apportent. Dont acte.

Les danseurs ? Sept interprètes de la célèbre compagnie sud-africaine Moving Into Dance Mophatong, une institution, créée par Sylvia Glasser sous le règne de l’Apartheid, à la fin des années 1970. Une compagnie résolument attachée à la perpétuation et à la défense des croyances et des traits culturels autochtones face à la domination de la culture blanche.

A l’entrée de la salle comble du Transbordeur, chaque spectateur reçoit une petite bouteille d’eau à ne pas ouvrir avant le début du spectacle. Au fond de la scène, sur des rideaux blancs, une vidéo montre un des danseurs posté à un carrefour, qui brandit une pancarte à l’attention de tous les automobilistes : « Help !!! Looking 4 Beauty !!! Call me !! ».

S’engage alors un spectacle d’art-performance tourné vers la salle, une des danseuses faisant office de MC, munie d’un micro et suivie par un autre danseur à la poursuite. Vêtue d’une robe bricolée avec des sacs Tati, feignant de chercher une beauté insaisissable, elle demande aux spectateurs dociles de boire l’eau de la bouteille distribuée. Puis de s’en gargariser. Puis de produire un son tous ensemble en froissant la bouteille. Pour enfin les jeter toutes sur la scène pour composer une magnifique « art installation » pour cette « recycling goddess ».

Allusion à peine voilée au problème de l’eau en Afrique ? Illustration du gaspillage irréfléchi des Occidentaux ? Aucune réponse n’est suggérée. Le reste du spectacle est à l’avenant, entre collecte de T-shirts auprès de quelques spectateurs, pour composer un tutu à cette danseuse, qui feindra ensuite de vouloir les revendre pour une poignée d’euros ; danse tribale collective mimant un orgasme onaniste bruyant ; altercations naïves à l’adresse d’un God, Godisto (Godot ?) à qui l’on demande d’empêcher le soleil de se coucher…

Au-delà de la provocation facile, il demeure impossible d’éluder la question des intentions de la chorégraphe. Sans doute qu’une manière forte de résister à l’acculturation occidentale, pour la communauté noire autrefois dominée désireuse de préserver son identité, est-elle à chercher dans cette appropriation outrée des clichés les plus enracinés qu’on lui prête, entre un animisme simpliste et une sexualité décomplexée. Certes, imposer à ces danseurs une danse intellectuelle et contemporaine mâtinée de tics occidentaux serait une domination de plus, insupportable, de la part de la chorégraphe.

Pourtant, reste la délicate question de la réception de ce travail par le public. Harangué, gentiment bousculé, le public se prête au jeu avec une docilité déconcertante, toute gêne vite oubliée, prêt à rire de tout, sans retenue. Est-il tolérable, souhaitable, acceptable, que les spectateurs puissent quitter la salle simplement ragaillardis par toute cette démonstration d’énergie pop ?

Si l’on peine à croire que Robyn Orlin puisse se satisfaire de ce genre de provocation éculée, on est alors forcés d’en conclure qu’elle surestime son public, et devrait l’aider d’une manière ou d’une autre à refuser d’entrer dans le jeu proposé, à se rebeller contre ce rôle d’éternel colon blanc qui se distrait auprès du primitivisme du peuple noir qu’elle lui assigne.

 

 

 

Visuels : Beauty remained for just a moment then returned gently to her starting position…, Robyn Orlin with Moving Into Dance Mophatong, 15e Biennale de la danse, Lyon © John HOGG

 

 

Biennale de la danse 2012 : nocturnes de Maguy Marin
Ethno-roman : Tobie Nathan livre des mémoires divinement peu egotiques
Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *