Danse
[BERLIN/TANZ IM AUGUST] „About Kazuo Ohno“, l’hommage en clown triste de Takao Kawagushi à l’icône du Butoh

[BERLIN/TANZ IM AUGUST] „About Kazuo Ohno“, l’hommage en clown triste de Takao Kawagushi à l’icône du Butoh

06 septembre 2017 | PAR Samuel Petit

L’artiste japonais présentait au festival berlinois Tanz im August « About Kazuo Ohno », un spectacle habile dans sa lente construction : une plongée garantie aussi bien dans l’univers du co-créateur du Butoh, une forme de danse contemporaine japonaise, que dans celui du performer qui lui rend hommage.

 

Kazuo Ohno fût et demeure une figure majeure de la danse contemporaine mondiale d’après-guerre. Inépuisable danseur et chorégraphe disparu en 2010, Ohno montait sur les planches jusqu’à ses 100 ans. Le Dance Studio lui étant dédié ainsi que le Dance Archive Network ont mis à la disposition de l’artiste Takao Kawagushi l’intégralité des enregistrements de ses performances. « About Kazuo Ohno » est l’émouvant résultat de ce processus. Un hommage de l’artiste, mais aussi des proches du génie, comme son fils Yoshito, qui, projeté sur un mur à l’heure de l’entracte, fait danser une marionnette à l’effigie de son père grimé en un de ces personnages féminins sur « Falling in love with you » d’Elvis Presley.

 

Lorsque le public pénètre dans la petite salle de spectacle de HAU3, il la découvre en pagaille complète, le plateau complètement recouvert d’objets de consommation usagés parmi lesquels des bouteilles et de cannettes vides, divers objets en PVC et un même un cadi. Le public s’improvise une place, debout ou assis aux abords de ce grand bazar avec lequel l’artiste performer Takao Kawagushi s’ébat. Cette bataille avec l’environnement chaotique prend parfois la forme d’un jeu, avec une distance cependant, souvent se fait frénétiquement, avec fougue.

Cette séquence semble prendre après une quinzaine de minutes une certaine direction : celle de vouloir organiser, du moins agencer l’espace que constitue la salle. En accrochant d’un point à un autre des tissus comme des guirlandes ou des bannières, c’est tout l’espace qui prend corps. Seulement, cette entreprise se solde elle aussi par un échec. Et l’entreprise de rangement chaotique de recommencer, plus frénétiquement que jamais. Et ce jusqu’à faire tomber les grands rideaux blancs à une extrémité de la salle et ainsi découvrir les gradins du public. Celui-ci saisit le message et s’y rend derechef. Et observe Kawagushi qui, d’abord brièvement nu, finit, dans un grand geste tragicomique, par tout prendre sur lui.

Le public installé, la scène débarrassée de tout le superflu, le tout plongé dans la pénombre, le spectacle de danse peut débuter. Car s’il était jusqu’ici difficile de qualifier la performance de danse, la seconde partie – et l’essentiel – de la soirée n’usurpe pas ce titre. Kawagushi enfilera les costumes de son idole et imitera des scènes issues de ses créations sur plusieurs décennies : « Ma mère » (1980), « Admiring la Argentina » (1977), « Mer morte, valse viennoise, et fantômes » (1985), entre autres. Les costumes et la musique constituent ainsi les seuls éléments de mises en scène, au côté des éclairages qui à tour tantôt remplissent, tantôt découpent l’espace avec un efficace semblant de simplicité.

Si l’on s’arrête à constater que la qualité des scènes reproduites, successivement sur des classiques de Chopin, de Bach ou de tango, varie grandement, ce serait malheureusement que l’on a raté somme toute l’essentiel de l’œuvre présentée ici. C’est dans le mimétisme tendre et passionnel de l’admirateur envers son idole, dans la réflexion muette sur une identité floue de genre, dans l’acte révolutionnaire que représente le Butoh comme Tanztheater physique et autoréflexif que tout ce joe ici.

Le sous-titre de la pièce fait de Kazuo Ohno la « diva » du Butoh ; et cela saute aux yeux que ce qui fascine le plus Kawagushi dans l’œuvre du pionnier de la danse contemporaine japonaise, ce sont bien ses figures de femmes. La mise en condition pour pouvoir exécuter ces rôles se fait tout à fait progressivement. Il se distingue ainsi a posteriori un cheminement réussi dans la transformation mentale et physique du performer qui donne tout son sens au spectacle.

 

© Takuya Matsumi / Dajana Lothert / bozzo

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Samuel Petit

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