Danse

Ballet Yacobson : Le retour du répertoire classique

Ballet Yacobson : Le retour du répertoire classique

03 février 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Il y avait des décennies que les grandes scènes lyonnaises n’avaient plus vu un seul ballet du répertoire classique. A l’Opéra, s’étant depuis longtemps donné aux plus grands chorégraphes de notre temps, le Ballet national de Lyon est devenu en trente ans l’une des meilleures compagnies de danse contemporaine qui soit au monde. Quant à la Maison de la Danse, née en 1981 de la grande vague qui portait la Nouvelle danse française, elle s’était depuis ses origines consacrée à tous les styles chorégraphiques, à l’exclusion des grands ouvrages de danse romantique ou académique.

En arrivant à la tête de la Maison de la Danse, Dominique Hervieu a voulu briser cet interdit qui ne disait pas son nom. Pour répondre au désir d’un public frustré de ne pouvoir découvrir ces grands ballets qui font partie du patrimoine et qui y revient avec appétit. Pour briser aussi le mur qui s’est artificiellement créé entre danse classique et danse contemporaine et pour révéler enfin aux spectateurs tout un pan occulté de l’histoire de la danse.

Mépris, hargne, hostilité

En France, dans les années 1970-1980, au moment où surgissaient les chorégraphes contemporains les plus marquants, à commencer par Carolyn Carlson sur la scène du Palais Garnier, se sentant d’instinct mis en danger, le monde du ballet classique, infiniment conservateur et pas toujours très intelligent, a regardé ces intrus avec tant de mépris, de hargne et d’hostilité, que la fracture entre les deux univers, classique et contemporain, est alors apparue comme irrémédiable. Mais aujourd’hui que le monde classique est grandement revenu de ses préventions, aujourd’hui que Merce Cunningham, Pina Bausch, Douglas Dunn, Trisha Brown, Dominique Bagouet ou même Jérôme Bel sont entrés au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris, aujourd’hui que de grandes institutions académiques ont battu leur coulpe jusqu’à se convertir presque partout à la modernité, et souvent au détriment de la danse classique qui a beaucoup régressé sur les scènes nationales, ce sont les modernes, et bien souvent avec eux tout un public de la danse contemporaine, qui rejettent la danse classique avec une désinvolture et un dédain tout aussi injustifiés que ceux dont cette même danse contemporaine fut naguère la victime.

Totalitarisme artistique

Du coup, dans ce pays où l’on ne sait être mesuré, où l’on se croit obligé d’appartenir à un camp à l’exclusion de tout autre, on s’est précipité d’un extrême à un autre : le classicisme et le néo-classicisme, fatigués, exsangues, mais omniprésents jusqu’à l’aube des années 1980, ont cédé la place à une danse contemporaine qui monopolise les plateaux, alors même que l’élan des débuts s’est tari et que la qualité des chorégraphes actuels s’est terriblement infléchie. En un mot, il est devenu impensable dans bien des théâtres de programmer des ballets du répertoire ou tout autre chose qui ne soit pas créée d’aujourd’hui. De persécutés naguère, les contemporains sont souvent devenus des doctrinaires, des contempteurs du passé, les tenants d’un nouvel académisme, quand les pires d’entre eux font même régner une sorte de totalitarisme artistique pour mieux occuper le terrain, imposer leurs orientations et exclure ce qui ne relève pas de leur obédience.

Un ballet classique à chaque saison

Depuis cinq ans pourtant, cette Maison de la Dance qui s’était donné légitiment pour vocation de défendre les créateurs d’aujourd’hui, en un temps où il fallait absolument être militant, depuis la Maison de la Danse a su infléchir sa politique et programme désormais à chaque saison un ballet du répertoire classique, romantique ou académique. Avec « La Fille mal gardée » (ouvrage créé en 1789) et dansé par le Ballet du Capitole de Toulouse. Avec « Giselle » (création en 1841) ou « Le Lac des cygnes » (création en 1893) présentés par le Ballet de Perm. Avec « La Belle au bois dormant » aujourd’hui(un ballet créé en 1890). Et lors des saisons à venir, avec « Don Quichotte » donné par le Ballet national d’Espagne, puis « Casse-Noisette » monté par le Ballet Yacobson .
« Au moment de « La Fille mal gardée », dans la version conçue à l’origine par le Suédois Ivo Cramer en 1989 pour le Ballet de Nantes, nous aurons commencé péniblement ce cycle classique par des salles de 400 spectateurs, commente Dominique Hervieu. Le ballet était fin, élégant, spirituel. Mais beaucoup ne comprenaient pas qu’on ose programmer de « telles vieilleries » à la Maison de la Danse. Aujourd’hui, pour « La Belle au bois dormant », sept soirées réunissant plus de 7000 spectateurs n’ont pas suffi à tarir la demande : nous eussions pu remplir deux ou trois salles supplémentaires ».

Oser enfin aimer Pina Bausch, mais aussi « Le Lac des cygnes »

Si à Paris l’intérêt du public pour le Ballet de l’Opéra n’a jamais fléchi, on croit pouvoir enregistrer en province un vrai retour des spectateurs à la danse classique. Après l’âge d’or de la danse contemporaine française dans les années 1980-1990 et le formidable engouement qu’elle suscita, après la découverte des grands chorégraphes américains, puis européens, la médiocrité actuelle de la création française, à quelques heureuses exceptions près, celle des pays voisins également, semblent avoir lassé le public. Les idées absurdes de la « non danse » ont de surcroît conduit à de telles impasses et ont favorisé l’éclosion d’ouvrages d’une telle prétention et d’un ennui à ce point mortel, que bien des spectateurs découragés en viennent à rechercher dans le répertoire classique un enchantement définitivement détruit par des exercices de cérébralité issus d’intelligence par trop moyennes. « Après une débauche de tendances et de créateurs venus de tous horizons, je suppose que le public a besoin de repères, souligne Dominique Hervieu. Aujourd’hui que tout a explosé, qu’il n’y a plus guère de normes, que les styles se mêlent, les frontières tombent. Désormais, on ose aimer Pina Bausch et « Le Lac des cygnes » sans être aussitôt cloué au pilori par l’un ou l’autre camp. On admet un éventail de styles plus large qu’auparavant. Et puis se profile à nouveau un goût pour la virtuosité sur scène, pour un éclat, une technique brillante que rejette trop souvent la danse contemporaine au nom d’un certain puritanisme. Même si, dans le monde du théâtre en particulier, on affiche toujours une profonde détestation de la danse classique perçue comme passéiste, réactionnaire ».
De fait, bien plus que le public, au fond beaucoup moins doctrinaire, ce sont surtout les programmateurs en France qui demeurent les plus sectaires, vivent avec des œillères, adoptent souvent un genre à l’exclusion féroce d’un autre, jouent au Diaghilev au petit pied, croient se mettre en valeur grâce à leurs « découvertes » et décident d’imposer une programmation qui cadre avec leur doctrine sans trop se préoccuper des désirs du public et des réalités du monde chorégraphique.

De grosses machines

Hormis le Ballet de l’Opéra de Paris bien évidemment, il n’y a plus guère en France de compagnie classique en mesure de présenter les grands ballets du répertoire. Ces ouvrages nés au XIXe siècle ou au XXe, et censés vous en mettre plein la vue, exigent un nombre d’interprètes considérable, des décors et des costumes somptueux, ainsi qu’un niveau technique sans faille et des solistes brillants. Ni le Ballet du Rhin, ni le Ballet de Lorraine, ni ceux de l’Opéra de Bordeaux ou du Capitole de Toulouse, et moins encore aujourd’hui le Ballet national de Marseille ou le Ballet de l’Opéra de Nice ne sont en mesure de porter à la scène ces grosses machines académiques que sont « Le Lac des Cygnes », « Casse-Noisette », « La Belle au bois dormant », « Don Quichotte », « Raymonda » ou, dans le cas d’oeuvres plus récentes, « Cendrillon » ou « Roméo et Juliette ».
Et si certaines de ces troupes s’aventuraient dans ce genre d’entreprise, ce serait immanquablement dans des versions réduites, puisqu’elles ne possèdent ni les effectifs, ni les moyens financiers nécessaires à des productions spectaculaires. Elles sont en outre dépourvues le plus souvent de solistes capables d’assumer à la perfection des rôles requérant une haute virtuosité.

Le recours aux Russes

Difficile donc de programmer en France des productions classiques de qualité, d’autant que le seul vrai détenteur de ce répertoire, le Ballet de l’Opéra de Paris, ne se produit pratiquement jamais en dehors de la capitale et coûte de surcroît terriblement cher.
Voilà du coup qu’on est obligé de se tourner vers les compagnies étrangères. C’est ce qui a permis à tant de troupes médiocres venues des républiques anciennement soviétiques et produites par des agents sans scrupules qui traitent leurs danseurs comme des esclaves, de pulluler dans les salles polyvalentes, les palais des congrès et autres espaces municipaux où elles se produisent dans des conditions de travail déplorables et au cours de productions le plus souvent calamiteuses. « C’est bien là l’un des écueils auxquels on se heurte quand on veut programmer de grands ouvrages du répertoire, commente Dominique Hervieu, l’autre étant cette tendance des chorégraphes néo-classiques d’aujourd’hui à dessécher leurs adaptations actuelles à force de dépouillement et de cérébralité, à tuer ainsi beaucoup de la magie et de la poésie attachées aux contes dont sont nés ces ballets ».

Deux troupes de haut vol

En dehors du Ballet du Théâtre Marie de Saint-Pétersbourg, le Mariinsky rebaptisé Kirov du temps des bolcheviques, ou du Ballet du Grand-Théâtre de Moscou, le Bolchoï, l’une et l’autre compagnies de toute manière inaccessibles pour des scènes moyennes et des budgets limités, il existe en Russie des troupes vraiment remarquables comme le Ballet de Perm, le Ballet de Novossibirsk ou le Ballet Yacobson de Saint-Pétersbourg. C’est dans ce vivier que puise la Maison de la Danse qui a invité tour à tour le Ballet de Perm avec « Giselle » et « Le Lac des cygnes » et le Ballet Yacobson avec « La Belle au bois dormant ». Deux troupes de haut vol, parfaites représentantes de cette école russe au lyrisme assumé, à la technique rigoureuse, sinon éblouissante, portée de bout en bout par des danseurs classiques de la tête à l’extrémité des membres et qui n’ont jamais rien fait d’autre dans leur vie que de danser dans la pure veine académique.

« La Belle au bois dormant »

C’est ainsi que le Ballet Yacobson de Saint-Pétersbourg qui porte désormais le nom de son fondateur, Léonide Yacobson (1904-1975), a débarqué à Lyon pour assurer les représentations de « La Belle au bois dormant ». Certes, il faut avouer qu’aucun des nombreux solistes de la compagnie n’affiche un talent hors norme, renversant, à l’exception peut-être de l’interprète de la fée Carabosse, la malicieuse et presque un peu trop jolie Angelina Grigoreva ; ou un jeu théâtral exceptionnel, à l’image du titulaire du rôle de Catabutte, Andrey Gudyma. Mais l’ensemble des solistes et de la troupe, où chacun assume tour à tour des personnages différents, est remarquable de qualité et d’homogénéité. Pour cette « Belle au bois dormant », l’actuel directeur du Ballet Yacobson, Adrian Fadeev, un ancien soliste du Mariinsky qui a pour sa troupe de légitimes ambitions, a eu l’intelligence de demander à Jean-Guillaume Bart de rafraîchir la chorégraphie historique de Marius Petipa. Et Bart, un danseur-étoile de l’Opéra de Paris, s’est acquitté de cette tâche avec une habileté, un savoir-faire et une élégance qui forcent le respect. Sans rien détruire de la magie du conte, de la féérie du ballet, de la théâtralité des personnages, il donne de « La Belle au bois dormant » un version allégée en élaguant la partition sans qu’il y paraisse rien, en coupant court aux révérences, aux saluts, aux prosternations et autres cabrioles qui rendent le dernier acte, dit « le Mariage d’Aurore », si lourd, si indigeste, en mettant en valeur la pantomime tout en réduisant les débordements. Des costumes parfois somptueux, parfois un peu criards, hélas ! ou un peu mièvres pour notre goût d’aujourd’hui ; une monumentale grille de parc royal dessinée dans le goût du XVIIIe siècle français avec une élégance parfaite ; de magnifiques décors peints sur toile qui magnifient l’espace et donnent à voir des architectures extraordinaires de palais de rêves, le tout conçu par de talentueux compatriotes de ces décorateurs russes qui ont somptueusement restauré les palais impériaux de Tsarskoïe Selo, de Pavlovsk ou de Peterhof ; de l’élégance partout et un sens poussé du théâtre ; et bien évidemment encore une chorégraphie remarquablement exécutée par une troupe sans doute formée à l’école des anciens Ballets Impériaux, aujourd’hui nommée Vaganova : cette production de « La Belle au bois dormant », portée par une cinquantaine d’interprètes pleins de vitalité, avec l’envie de faire honneur à leur compagnie, est un plaisir sans mélange… même au sein de cette Maison de la Danse qui vient d’accueillir la troupe de « modern dance » américaine d’Alvin Ailey et bientôt recevra des chorégraphies « post modern » de Trisha Brown, talentueusement restituées par le Ballet national de Lyon.

Retisser l’histoire de la danse dans sa continuité

« J’explique à notre public que l’important dans notre programmation, c’est aussi l’histoire de la danse, reprend Dominique Hervieu. Avec à chaque saison un ballet classique et des œuvres du répertoire contemporain, comme celles précisément de Trisha Brown. C’est une façon de retisser l’histoire d’un art dans sa continuité, en dépit des ruptures les plus radicales, de former le goût et la sensibilité, de faire découvrir l’infinité des styles chorégraphiques à travers les époques. Car on a l’impression que le public d’aujourd’hui se donne le sentiment d’être dans le coup en adhérant inconsciemment aux rythmes du moment, en se cantonnant aux créateurs du jour et en oubliant trop aisément ceux de la veille. Dans des domaines autres que la danse, celui des arts plastiques par exemple, envisagerait-on de tourner le dos à Velazquez, à Rembrandt, à Delacroix, à Monet, à Picasso, au seul profit de Twombly, de Miro, de Pollock ou des installations du Palais de Tokyo ? »

Après Aix-en-Provence et Lyon, le Ballet Yacobson se produit :

En février 2018
04 : Alès – La Belle au bois dormant
06 : Thonon-les-Bains – Les Sylphides / Paquita
09 : Ludwigsburg (Allemagne) – La Belle au bois dormant
10 : Ludwigsburg (Allemagne) – La Belle au bois dormant
12 : Neuilly-sur-Seine – Giselle
13 : Le Plessis-Robinson – Les Sylphides / Paquita
15 : Le Perreux-sur-Marne – Giselle
16 : Rueil-Malmaison – Giselle
18 : Montrouge – Les Sylphides / Paquita
21 : Compiègne – La Belle au bois dormant avec orchestre
22 : Compiègne – La Belle au bois dormant avec orchestre
27 : Angoulême – La Belle au bois dormant
28 : Angoulême – La Belle au bois dormant
En mars 2018
02 : Mérignac – Giselle
06 : Montauban – Les Sylphides / Paquita
09 : Fribourg (Suisse) – La Belle au bois dormant
11 : Vichy – La Belle au bois dormant
12 : Vichy – La Belle au bois dormant
14 : Carpi (Italie) – Gala
15 : Fidenza (Italie) – Gala
16 : Vignola (Italie) – Gala
17 : Cattolica (Italie) – Gala
19 : Russi (Italie) – Gala
20 : Casalecchio (Italie) – Gala
22 : Gorizia (Italie) – Gala
25 : Piacenza (Italie) – La Belle au bois dormant
27 : Modena (Italie) – La Belle au bois dormant
Mai 2018
11 : Rabat (Maroc) – Romeo et Juliette
12 : Rabat (Maroc) – Romeo et Juliette
13 : Rabat (Maroc) – Romeo et Juliette
(c) Yacobson Ballet

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Raphaël de Gubernatis

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