Danse
Ashton/Eyal/Nijinski : trois histoires dansées du XXe siècle à Garnier

Ashton/Eyal/Nijinski : trois histoires dansées du XXe siècle à Garnier

15 décembre 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Jusqu’au 2 janvier, l’Opéra de Paris propose un programme 100 % russe composé de Rhapsody par Frederick Ashton, de Faunes par Sharon Eyal et du Sacre du printemps dans la version de Dominique Brun. Un programme qui vaut autant pour l’archive que pour la beauté marquée par le manifeste de Sharon Eyal.

Séduire la reine

À la fin de sa vie, le chorégraphe britannique offre à la reine d’Angleterre cette Rhapsody, déclaration d’amour nette aux gestes de la danse classique. Quel rapport avec la Russie, nous direz-vous ? La musique, voyons, signée de Sergueï Rachmaninov !  Le décor semble avoir été peint par Sol LeWitt, tant les couleurs et les lignes sont propres à l’artiste américain. Il n’en est rien, les arcs verts, jaunes et rouges, qui dessinent les cadres d’un palais où un prince et une princesse se cherchent et se trouvent sous les yeux d’une armée de serviteur.trice.s aux lignes impeccables, sont de Patrick Caulfield. 

Alice Catonnet, Naïs Duboscq, Clémence Gross, Aubane Philbert, Pauline Verdusen et Miho Fujii, en justaucorps et vastes jupes, croisent les mondes de Florent Melac, Fabien Révillion, Andrea Sarri, Julien Cozette, Enzo Saugar, Manuel Garrido, bien galbés dans d’académiques bleu militaire aux détails rouges. Ensemble, ils servent les pas de deux nombreux et lyriques entre l’étoile Sae Eun Park et le premier danseur (qui brille tout aussi fort) Marc Moreau.

Un Marc Moreau très espiègle d’ailleurs, dans ce rôle plutôt daté (1980), et qui s’amuse d’un jeu de séduction « à l’ancienne ». Elle, elle reste froide, inaccessible, et techniquement éblouissante. Les grands écarts en porté débordent de la ligne des hanches, les pointes sont de sortie dans des géométries droites. Dans ce spectacle qui assume être une démonstration des talents du ballet, les danseurs déploient tout le vocabulaire de la danse académique, fluide, virevoltante, impressionnante.

Welcome to the jungle

Et c’est presque sans transition que nous sommes plongés dans la voracité des Faunes de Sharon Eyal qui ont tout de satyres motivés. La chorégraphe israélienne offre une grammaire dans les codes du contemporain.

Les pointes sont rangées au placard et c’est pieds nus en demi-pointes que Marion Barbeau (éblouissante dans son solo en fente), Caroline Osmont, Nine Seropian, Marion Gautier de Charnacé, Héloïse Jocqueviel, Simon Le Borgne, Yvon Demol et Antonin Monié se présentent à nous.

Pendant de longues minutes les postures des pieds ne bougent (presque) pas. Le dos, lui, est cambré en arrière. Nous avons la sensation d’être face aux figures noires dessinées sur les vases grecs antiques. On connaît tous par cœur ce thème de Debussy, si court (12 minutes), qui commence si doucement, avec une flûte puis des harpes, avant de monter en tension dans les cordes.

Dans l’écriture de Sharon Eyal, il n’y a rien de rassurant. Ils et elles sont la définition académique du faune, les poils en moins ! « Divinité champêtre, à l’image du dieu grec Pan (corps velu, oreilles pointues, cornes et pieds de bouc) ». Cela donne des dos qui, pour avancer, entrent et sortent, et des mains qui deviennent plumes de paon sur la tête.

C’est hypnotique, c’est effrayant, et c’est merveilleusement inconfortable. La pièce va loin dans les possibilités du corps. Eyal utilise tous les outils classiques pour les détourner, pour pousser les danseurs dans une physicalité que le ballet explore normalement peu.

Ils sont tous à la fois les nymphes et les faunes. Il y a ce moment où la cible est un danseur entouré des filles affamées. Sharon Eyal fait déborder l’idée de masculin et de féminin dans une actualité animale. La sensualité de Debussy détonne avec le rythme presque techno des corps. La danse possède les danseurs, elle les traverse. 

C’est d’une modernité à couper le souffle. Un manifeste féministe et un chef-d’œuvre total.

Archive vivante

Enfin, la soirée se clôt, après l’entracte, par Le Sacre du printemps de Dominique Brun. Vous le savez, créé en 1913, Le Sacre du printemps de Vaslav Nijinski a fait scandale par sa radicalité. Cinq représentations à Paris, trois à Londres et c’est tout. Pas de vidéo, pas de partition chorégraphique. Et pourtant, il existe plus de deux cents versions chorégraphiques du Sacre. Depuis plus d’un siècle, le nom de ce spectacle est synonyme de la fin de l’ère classique dans la danse. En 2013, la chorégraphe-historienne Dominique Brun a réalisé l’impensable : interpréter puis recréer. Et depuis le 1er décembre, sa version du Sacre du printemps, qui est donc la plus proche de celle de la création originelle, est rentrée au répertoire de l’Opéra.

Sur scène, 34 interprètes vont  donc « rejouer » le spectacle, dans le décor et les costumes reproduits. On le sait, une élue sera sacrifiée, en l’occurrence Alice Renavand, parfaite dans les sauts ramassés et les bras si anglés, sans rondeurs. Et ça, en 1913, ce n’était pas évident !

Une grande toile peinte représente une rivière coulant entre de douces collines. Les danseurs sont très vêtus : costumes de loup, coiffes de longues tresses pour les filles… Le plus saisissant est d’entrer dans la danse, extrêmement ardue, faite, comme l’a compris Dominique Brun, de raideur. Les rondes sont violentes, les sauts sont crispés. Il y a des farandoles penchées où la main vient chercher le sol, ce qu’on retrouvera chez Pina. Il y a des gestes répétitifs qui seront légions à la fin du XXe siècle.

L’ensemble offre un témoignage époustouflant. La tendance est lourde dans la danse contemporaine de refaire surgir le passé, de le réactiver. Concernant le Sacre, c’est une partition qui rend fou. Xavier Leroy, par exemple, ne fait danser que le son en 2007, et Romeo Castellucci les os en 2017.

Ici, il y a une sensation forte de libération. Dominique Brun a fait le mythe. Depuis 2013, on le sait. Mais l’entrée à l’Opéra donne à l’œuvre une autre envergure. Dominique Brun a mené à terme un travail de fourmis en recueillant sources et archives qui ont permis de déconstruire une sensation pour en faire un témoignage. 

On ne peut que saluer l’Opéra de Paris de faire entrer une archive vivante dans ses collections. C’est un apport fou pour l’histoire de la danse contemporaine, un moment où le geste était art-déco, porteur d’espoir et de renouveau.

Palais Garnier – du 29 novembre 2021 au 02 janvier 2022. Pour le moment, en raison de l’épidémie, les représentations se font sur de la musique enregistrée.

 

Visuels : © Yonathan Kellerman / OnP

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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