Danse
Anouchka Charbey et Jérémy Mazeron : « A l’origine, Artdanthé est un festival de danse »

Anouchka Charbey et Jérémy Mazeron : « A l’origine, Artdanthé est un festival de danse »

02 mars 2021 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le 23e festival Artdanthé se tiendra finalement cet été.  Anouchka Charbey, directrice du Théâtre de Vanves, et Jérémy Mazeron, programmateur danse nous parlent de leur programmation en ces temps contraints.

Toute La Culture : Le festival doit donc se tenir bientôt. Quelles sont les possibilités, les pistes qui s’offrent à vous, là, maintenant pour qu’il puisse avoir lieu ?

Anouchka Charbey : Tout d’abord, ce qu’il ne faut pas oublier, c’est que nous sommes un lieu municipal, qui a pour mission de mettre en lien des œuvres avec des spectateurs. Nous n’avons pas pour vocation de faire des représentations professionnelles et souhaitons tout faire pour que ces œuvres rencontrent le public. L’autre principale mission à laquelle nous sommes attachés est d’aider les artistes, nationaux comme internationaux. Il y a des spectacles, beaucoup de créations, qui doivent se jouer à un moment ou un autre. Pour le moment, tout est reporté.

TLC : Comment se déroulent les reports ?

AC : Les spectacles de mars 2020 avaient été reportés à novembre, puis certains à nouveau reportés à mars 2021. Actuellement, nous envisageons de nouveaux reports au début de l’été, à l’automne prochain ou même pendant l’année 2022. Il faut également ajouter à ces reports les projets qui, à cause des montages de production très complexes depuis un an, n’ont pas pu se faire dans les calendriers prévus initialement. Afin de pouvoir présenter au plus vite certains projets, notamment les créations et les compagnies que nous avons accueillies en résidence, nous avons décidé d’organiser une version réduite d’Artdanthé, dans les 10 premiers jours de juillet pour 5 soirées dont 2 samedis. On y intégrera plusieurs projets en extérieur, ce qui est compliqué au mois de mars.

TLC : Dans cette question du report, est-ce que vous ne vous retrouvez pas avec une sorte d’embouteillage, cela ne devient-il pas trop ubuesque au niveau du calendrier ?

AC : Totalement. Nous nous retrouvons à faire des choix de plus en plus compliqués. Que faire ? Honorer nos engagements sur des projets déjà pris à l’heure actuelle ? Ne pas s’engager sur de nouveaux projets ? C’est un dilemme que nous n’arrivons pas à trancher. Les projets que nous aurions tendance à ne pas reporter en priorité seraient ceux qui ne sont pas des créations, c’est-à-dire ceux qui ont déjà été présentés à un public auparavant. Bien sûr, cela n’est pas satisfaisant car, comme nous accompagnons beaucoup de compagnies émergentes, ces spectacles sont souvent peu diffusés, mais il est aujourd’hui impossible de reporter systématiquement tous les projets. Quand un report n’est plus envisageable, nous cherchons avec la compagnie une autre manière d’accompagner leur parcours.

TLC : On va sortir de l’aspect politique culturelle et parler maintenant de ce qui nous plait vraiment : ce que j’aime chez Artdanthé, cette notion très élargie des disciplines mais en même temps l’angle plus resserré, pointu et vaste à la fois, avec parfois trois disciplines en même temps. C’est un peu complexe d’expliquer votre structure. Ce que je voudrais savoir, c’est comment vous la définiriez ?

AC : A l’origine, Artdanthé est un festival de danse. Puis, il y a eu une période où, alors que le festival durait 2 mois et demi, il y avait autant de théâtre que de danse. Puis, pour des raisons contextuelles, j’ai fait le choix de recentrer la programmation sur la danse, mais la danse dans une conception large. Il s’agit de montrer des œuvres qui ont le corps comme élément central, mais cela n’exclut pas des formes qui convoquent le théâtre, la musique… Dans notre brochure, on prend le parti de ne pas mettre de discipline en avant, ça ne nous intéresse pas de dire « ça c’est du théâtre », « ça de la danse », etc. C’est cet aspect hybride qui nous intéresse, pas de faire rentrer dans des cases, ça a de moins en moins de sens. Au début, les spectateurs nous le reprochaient, mais maintenant ils ont confiance.
Jeremy Mazeron : C’est un festival à la fois de découverte, d’émergence, de fidélité, c’est beaucoup les artistes qui définissent la ligne du festival en fonction de cette fidélité et de notre volonté de nous laisser surprendre. Notre enjeu, c’est la question de la mise en action du corps à travers des projets qui peuvent se rattacher au champ de la danse comme à celui, encore plus complexe à définir, de la performance. On voit bien aujourd’hui que chez les jeunes chorégraphes, cette approche de la danse déborde : les danseurs chantent, parlent, s’expriment par tous les moyens corporels qui leur sont donnés. Ces choses-là, nous les retrouvons dans la programmation et je crois que c’est cette pluridisciplinarité qui nous caractérise. C’est intéressant de voir chaque année comment les artistes déplacent, tordent, modèlent cette ligne et comment celle-ci s’adapte aux préoccupations de la création actuelle. Et là, aujourd’hui, c’est cette question des liens entre le corps, la voix et la prise de parole qui est très présente. Cela ne nous empêche pas de présenter aussi des formes chorégraphiques plus traditionnelles, où l’écriture du mouvement est parfois assez académique, quand on sent que cela est l’expression de la singularité d’un auteur, d’une autrice. Ce sont les artistes eux-mêmes qui éclatent cette discipline-là qu’est la danse, et ce sont eux que nous essayons de suivre.

TLC : En regardant la programmation, j’étais ravie parce que je ne connaissais quasiment personne. Comment arrivez-vous à les dénicher, quelles sont vos sources ?

JM : Le théâtre de Vanves est identifié comme un endroit attentif aux premiers projets, qui met en avant ceux qui n’ont pas forcément eu beaucoup de visibilité jusqu’à présent. Nous sommes donc très sollicités par de jeunes artistes. La question est comment choisir parmi tous ces artistes ? Les facteurs sont multiples. Beaucoup ont été interprètes, et nous les connaissons par ce biais-là. Il s’agit avant tout de rencontres, puisque les projets nous sont présentés très amonts, lors de discussions et d’échanges suite auxquels nous démarrons une collaboration. Nous présentons assez peu de projets après les avoir vus et préférons accompagner des œuvres en gestations. Pour « dénicher » ces artistes, il faut donc être vigilants à ce qui circule dans différents réseaux, plus ou moins institutionnels, et savoir écouter les artistes pour pouvoir les suivre dans une nouvelle aventure de création. Pour les artistes étrangers, il est plus difficile d’avoir ce même suivi, et nous faisons là un travail de repérage plus traditionnel, en allant voir des spectacles dans des endroits dont nous savons qu’ils ont la même curiosité que nous pour l’émergence. L’accompagnement et la diffusion de ces jeunes chorégraphes est un enjeu important pour nous, car peu de structures suivent des artistes internationaux.

TLC : Vous êtes les seuls, même ! A cette taille de structure, ce niveau d’exigence, de regarder ailleurs… Vous êtes vus par nous comme LE lieu d’émergence de talents.

AC : Merci ! Effectivement, tout ce que l’on peut tisser à partir du réseau professionnel dans lequel le Théâtre de Vanvesest intégré, on le tisse… Heureusement, depuis quelques années, d’autres lieux font également un travail de repérage important.

TLC : Combien de spectacles sont programmés ? Et parmi eux, quelle est la part de création ? Et la part accordée aux résidences ?

JM : Nous avions une quarantaine de projets cette année, dont 9 étapes de travail et une exposition. Artdanthé devait donc présenter une trentaine de spectacles et parmi eux il y avait initialement 10 créations. Ce nombre a considérablement augmenté au fur et à mesure des annulations de l’automne car, sur les 30 projets, une petite vingtaine n’a pas encore rencontré le public. Plus d’un tiers des projets a bénéficié d’une ou plusieurs semaines de résidence à Vanves (15 projets sur les 40 de l’édition initialement prévue).

TLC : J’en profite pour vous demander de définir très simplement ce que c’est, d’être en résidence au Théâtre de Vanves, en vue de monter son spectacle à Artdanthé, un concept qui n’est pas toujours très clair.

AC : Nous n’avons pas de « modèle » préétabli, commun à tout le monde. On part des besoins des artistes, exprimés ou décelés. Tous les artistes sont reçus en rendez-vous, nous discutons avec eux, nous les accueillons une, deux semaines voire d’avantage, dans nos salles de spectacle. Les lieux sont bien équipés techniquement, avec deux techniciens permanents par salle à la disposition des artistes. Après, une grande part dans l’accompagnement porte également sur ce qui est stratégique, l’accueil et la diffusion du spectacle ; nous leur apportons des conseils sur les lieux et les partenaires qu’ils peuvent solliciter, comment coordonner les actions de communication…
JM: Et chaque discipline au Théâtre de Vanves est travaillée en binôme : les enjeux de programmation se font vraiment en dialogue avec les artistes. On est une petite équipe, 10 hors techniciens, mais nous tâchons d’avoir un vrai suivi avec les artistes, de les avoir au téléphone très régulièrement pour les conseiller, les accompagner dans la structuration de leurs projets…

TLC : Y a t-il un fil conducteur dans vos éditions ? Cet aspect de la relation corps-voix, est un thème vraiment écrit pour cette année ?

AC : Non. On écrit jamais rien. Comme disait Jérémy, les choses évoluent parfois de manière infime, parfois évidentes. Et on est vraiment attentifs aux changements. Par exemple, quand on a commencé il y a 15 ans à accompagner le collectif D’ores et déjà, on nous reprochait cette « non-écriture ». Comme il n’y avait pas de texte écrit au préalable, on nous disait que ce n’était pas du théâtre. Et ça a été très formateur de se dire que certes, les cases sont là, mais qu’on doit être attentifs à leur éclatement ou déformation. Le corps sera toujours l’élément central pour Artdanthé, c’est un thème tellement vaste et riche d’interprétations. On est curieux de voir ce qui nous attend dans les prochaines années.

TLC : Il-y aurait-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter ?

AC : Dans le flou actuel, l’accompagnement des artistes se fait un peu différemment mais quelle que soit la forme que ça prendra, des spectacles seront reprogrammés, d’autres non. L’accompagnement perdurera toujours : pour accueillir une résidence, les étapes de travail, laisser les plateaux aux artistes. Entre novembre et décembre, nous avons accueilli 20 compagnies en résidence, entre les projets de création, les artistes rencontrés dont on n’avait pas vu le travail… Les artistes en résidence, on les voit tous les jours en ce moment. Garder ce lien humain, vivant, est vraiment important par les temps qui courent.
JM : Il est également important de préciser que nous attachons une grande importance à la dimension partenariale de notre programmation. Cette année, nous devions faire notamment des partenariats avec La Pop, la Biennale du Val de Marne, le festival Danse Dense… Là aussi, nous sommes vraiment dans une volonté de diversifier les partenariats, qui découlent des projets artistiques et de leurs besoins, en évitant les systématismes.

 

Interview Amélie Blaustein Niddam

Retranscription Manon Bonnenfant

Visuel : ©Joseph Simon – Ballet Russe © DR.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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