Danse

Anne Teresa de Keersmaeker et sa Nuit étoilée à Garnier

Anne Teresa de Keersmaeker et sa Nuit étoilée à Garnier

01 mai 2018 | PAR Suzanne Lay-Canessa

Reprise au Palais Garnier du programme élaboré en 2015 par Benjamin Millepied, composé de trois œuvres entrées alors au répertoire de l’Opéra. Fort d’une interprétation plus incarnée, il rappelle l’ancrage résolument musical et expressionniste de la chorégraphe.

Un malentendu veut que les chorégraphies d’Anne Teresa de Keersmaeker s’affranchissent du sentiment et du figuratif pour se concentrer sur l’unique grammaire des corps, devenue transposition de la grammaire musicale. C’est oublier non seulement que la danse de Keersmaeker dialogue davantage avec la musique qu’elle ne s’y plie, mais surtout qu’elle y trouve une matière qui, comme tout langage, est à la fois forme et fond, et ne conçoit aucun geste qui se passerait d’expressivité. Confrontées aux foisonnements contrapuntiques et esthétiques à l’œuvre chez Bartók, Beethoven et Schönberg, les trois œuvres de jeunesse entrées au répertoire de l’Opéra Garnier en 2015, élaborées entre 1986 et 1995, prennent ainsi des allures de manifeste. Où le geste apparaît dans sa primauté et sa propre gestation : où, en somme, la danse apparaît comme nue au spectateur.

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© Agathe Poupeney

Bottines aux pieds, jupes plissées et regards malicieux, les quatre danseuses qui ouvrent le Quatuor n°4 mettent en scène leur propre féminité avec un naturel et une effronterie d’écolières. Toujours moins robustes que les danseuses de la Rosas, Aurélia Bellet, Claire Gandolfi, Camille de Bellefon et Miho Fujii misent cependant moins qu’en 2015 sur la joliesse et assument une espièglerie plus déstabilisante. Au rythme des impulsions des cordes, les jeunes femmes miment une marche sur talons aguilles, des petits pas félins, des déhanchés décomplexés, remettent en places leurs cheveux ou soulèvent leurs jupes pour dévoiler, amusées, leurs culottes blanches au quatuor réunis sur scène ou au public.

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© Agathe Poupeney

A ce traité de féminité répond la virilité de Die Grosse Fuge, qui multiplie les sauts et occupe l’espace dans un système polyphonique savant, trouvant la ligne directrice de ses huit voix dans les pas de la brillante Alice Renavand. Travestie dans le même costume trois pièces que ses camarades, qui s’effeuilleront quelque peu, cette Blanche-Neige – princesse asexuée – évolue au milieu de ses sept compagnons de jeu, avec qui elle explore une scène devenue partition ludique, une fugue redistribuant ses motifs à toute la tribu, au diapason d’un quatuor à cordes remarquable.

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© Agathe Poupeney

Arrive enfin, après l’entracte, la jonction entre les deux identités, avec la célèbre Nuit Transfigurée : droits comme les arbres qui peuplent la forêt, les hommes se tiennent tout d’abord de dos aux femmes, à leurs corps raidis par l’inquiétude et la gestation à l’œuvre. Conformément à l’opus de Schönberg et au poème qui y puise sa matière, la femme, inquiète et fébrile comme la direction admirable de Jean-François Verdier, annonce à l’homme qu’elle l’aime, et qu’elle attend un enfant d’un autre que lui. Arrivent enfin les pas de deux qui ont marqué tout imaginaire chorégraphique, de ces portés sans élan, recroquevillant les danseuses accroupies sur les épaules des danseurs, procédant d’échanges et d’imitations au sein des couples et de l’un à l’autre. La convulsion du début contamine enfin le dernier danseur sur scène, et confirme la lecture faisant de l’amour un retour à l’enfance, et de la relation amoureuse une mise au jour permanente, de l’être aimé. « Effrontément romantique », dira de Keersmaeker, et on ne saurait lui donner tort.

Quatuor n°4 Musique : Béla Bartók (Quatuor n°4) Chorégraphie et décors : Anne Teresa de Keersmaeker Lumières : Herman Sorgeloos Costumes : Rosas

Die Grosse Fuge Musique Ludwig van Beethoven (La Grande Fugue, op.133) Chorégraphie Anne Teresa de Keersmaeker Mise en scène Jean-Luc Ducourt Décors Jan Joris Lamers Costumes Rosas

Verklärte Nacht Musique Arnold Schönberg (La Nuit transfigurée, op.4, version pour orchestre à cordes) Choréraphie Anne Teresa De Keersmaeker Décors Gilles Aillaud, Anne Teresa de Keersmaeker Costumes Rudy Sabounghi Lumières Vinicio Cheli

Les Etoiles, les Premiers Danseurs et le Corps de Ballet

Direction musicale Jean-François Verdier

Orchestre de l’Opéra national de Paris

Palais Garnier, 28, 30 avr. / 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 mai 2018

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