Danse
Alain Michard et Anna Massoni parmi les perles d’Uzès Danse 2022

Alain Michard et Anna Massoni parmi les perles d’Uzès Danse 2022

16 juin 2022 | PAR Gerard Mayen

 

Le festival gardois vit sa vingt-septième édition à cheval sur les deux week-ends de la mi-juin. C’est aussi le moment du départ de sa directrice Liliane Shaus, après seize années axées avant toute chose sur l’accompagnement des artistes en création, assumant tous les risques inhérents d’incompréhension du grand public. Mais l’invention du studio mobile, unique en France, aura permis d’instiller le travail chorégraphique dans les plus petites villes

Notre choix sera terriblement subjectif, affreusement parcellaire, pour ne retenir dans ces lignes que la trace de deux des spectacles vus pour le premier week-end festivalier d’Uzès Danse, du 10 au 12 juin (un second weeek-end prend le relais à présent). L’un de ces deux spectacles, L’aurore, a laissé interloqué bon nombre de spectateurs, qui « n’y sont pas rentrés » (dit-on dans ces cas-là). Le second, Rideau, a au contraire été chaleureusement acclamé.

L’aurore

Pour autant, on va défendre sans réserve autant le premier que le second. Alain Michard signe L’aurore, une pièce pour six interprètes. Parmi lesquels la figure tutellaire de Nuno Bizarro, l’une de ces figures essentielles qui émergèrent dans la fin des années 90, puis les 2000 : frotté.es à l’art-performance, très informé.es des débats esthétiques, toute une génération de danseur.ses s’ébroua dans un style particulier d’interprétation hyper-consciente et autonome, ultra réactive dans l’instant du plateau. Puis les années passant, on découvre des interprètes de plus en plus divers.es, de nouveaux corps et visages, et ça ressemble de moins en moins à un club, et ça fait du bien. C’est le cas dans L’aurore.

Le propos de la pièce n’a rien d’abscons. Il consiste à prêter attention à ces toutes dernières et toutes premières heures de la nuit et du jour, quand tout du corps, de l’esprit, et des éléments, semble en état de divagation flottante. Réveil, énergie, redressement structurant d’un côté. Alanguissements, torpeurs, engrammage des songes d’un autre côté. C’est extrêmement liminaire, traversant, peu net, non borné. Le geste ne s’y fait pas autoritaire. Il peut friser le loufoque. Il ne faut pas venir voir L’aurore, si on tient à ce que les énergies soient univoques et convergentes, tendues vers une évidente résolution en acmé finale du sens triomphant.

Au contraire, tout s’y déroule dans l’incertitude des instants qui s’ouvrent puis se dérobent. Le sol y reste très attirant. L’errance est un mode privilégié de trajectoire. Les rapprochements entre performeur.ses paraissent fortuits, aléatoires, sans quête de tableaux triomphants. L’éveil le dispute à l’effacement. Il y a de la prise. Beaucoup de lâché aussi. On n’est pas bien sûr d’où tout cela peut venir ni aller. Or cette langueur, cette agitation douce d’une sous-couche des énergies hésitantes, mais toujours et encore leur relance, cette obstination douce, finalement un peu folle, cette durée non épuisée, finissent par envoûter, si on a pu/su s’y laisser aller. Ce qui suppose de renoncer à l’idée d’un but ; préférer l’état d’être à quelque objectif qu’il faudrait à tout prix atteindre (au nom de quelle convention?). Hé, Deleuze…

Les silhouettes peuvent aussi errer dans la gamme du genre. D’étranges maquillages cristallisent un sursaut onirique, sur le versant de quelque rituel. Le son emprunte lui aussi à de multiples sources, du bruit du monde à la plus expérimentale composition. Et cela se conjugue en lumières subreptices, dans une orchestration générale, mais surtout pas linéaire, d’une gamme ouverte de sources sensitives. C’est un élixir, qui se dégage au pied du mur envoûtant du Jardin de l’évêché d’Uzès. Ici, tout est si proche. Palpable.

Rideau

Incertitude pour incertitude, Anna Massoni nous aura fait une bonne blague dans sa pièce Rideau. Car, même à l’avoir déjà bien repérée sur des scènes de danse contemporaine, on a voulu se convaincre de son excellence originelle de danseuse classique, au vu de ce solo. N’y fait-elle pas montre d’une extraordinaire pureté de ligne, d’un sens de l’élévation et du déploiement en équilibre, d’un tirage des traits du corps – qu’elle a fin et gracieux, sans parler de la chevelure en cascade – comme dessinés au stylet de l’exactitude ?

Et puis, ne danse-t-elle pas sur la Pathétique de Tchaïkovski, ou un concerto de Ravel, et encore l’Apollon musagète de Stravinski. Entre autres Cage ou Sibelius. Mais tout faux. Quand on lui pose la question, la danseuse chorégraphe infirme nos certitudes schématiques. Elle ne se connaît pas de filiation classique. Or, tout à ses acclamations finales, les spectateurs semblent eux aussi l’avoir entendu de cette oreille, aimantés par un sentiment de beauté transcendante. Sauf.

Sauf qu’Anna Massoni adresse à ce public envoûté et séduit, une solide expérience de déconstruction de la représentation spectaculaire, du genre que ne bouderaient pas les plus radicaux des artistes chorégraphiques dans la tendance. C’est en fait assez simple. Cela consiste à disjoindre, à désarticuler, les registres perceptifs de la lumière, du son, et de la présence corporelle, que l’immense majorité des spectacles tendent à conjuguer en convergences.

Dans Rideau, on coupe le son de la belle musique, alors même que le beau geste continue pourtant de se dérouler, dans une harmonie soudain suspendue en vertige au-dessus d’une absence. Ou bien la lumière peut être coupée sec, alors que la diffusion musicale se poursuit, et la danse continue de se deviner dans l’obscurité. Aussi bien c’est Anna Massoni elle-même qui disparaît derrière un somptueux rideau de bordure de scène – du moins son image, son apparence disparaissent, tandis que notre mental spectateur continue de miser sur sa présence, jusqu’à ce qu’en effet elle réapparaisse, dans son mouvement poursuivi, cette fois à l’autre extrémité du rideau.

Il y a bien là un dérèglement des attendus de la représentation, qui contrarie le confort des évidences entretenues entre ce que l’oeil et l’oreille aiment à retrouver ensemble. On songe bien entendu à Cunningham et Cage, quand les chorégraphies de celui-là se composaient en pleine indépendance à l’endroit des compositions musicales de celui-ci. Or l’expérience de Rideau est autre : elle multiplie les occurrences perturbatrices, les ruptures de régime, les dénis d’évidence, tout au long de la pièce. Cela amène le mental spectateur à constamment réajuster, réadapter, ré-envisager sa gamme perceptive. C’est aussi l’occasion de se rendre compte du dépôt qui s’engramme dans la conscience : continuer de voir le mouvement se dérouler alors même qu’il est objectivement masqué au regard.

A ce jeu, qui n’est d’ailleurs pas qu’un jeu, l’écriture chorégraphique du solo paraît d’une grande fécondité inventive, à profusion de gestes, de trajectoires, de projections. On les saisit dans leur apparition, voire même leur pré-mouvement. Tout est sur le qui-vive. Le beau geste est bien là. Mais l’attention qu’on lui prête est d’une autre nature. Renouvelée. Plus ouverte, voire expérimentale. Il est heureux que les essais de déconstruction de la représentation ne soient pas destinés qu’à des publics de l’entre-soi, déjà rompus à la compréhension de ses codes.

Gérard MAYEN

Uzès Danse. La suite du festival, jusqu’au 18 juin, sur www.lamaison-cdcn.fr

 

Visuels : © Laurent Paillier

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