Danse
Acte (de danse) sans paroles I : quand D. Dupuy revisite S. Beckett

Acte (de danse) sans paroles I : quand D. Dupuy revisite S. Beckett

27 mai 2014 | PAR La Rédaction

Du 23 au 30 mai, Dominique Dupuy, assisté de Wu Zheng, met en scène Acte sans paroles I à Chaillot. Le mimodrame de Samuel Beckett se trouve renouvelé dans le rapport singulier au corps porté par l’ancien danseur.

Acte sans paroles I fait partie de ces courts textes de Beckett peu mis en scène, qui reposent sur l’exclusion d’une faculté humaine au profit de toutes les autres. L’acteur y est muet : ses débats intérieurs, ses désirs, sa condition, ne peuvent s’exprimer que dans l’accumulation d’actions. De ces jeux de corps à la danse il n’y a qu’un pas, que Dominique Dupuy et Tsirihaka Harrivel franchissent, dans une proposition très intéressante.

Dans la petite salle Maurice Béjart, qui induit d’emblée une grande proximité avec le public, un homme seul sur scène se confronte à une série d’objets descendus du plafond (du ciel, sommes-nous tentés de dire) : un arbre, une énorme paire de ciseaux, trois cubes de tailles décroissantes et une corde, tous les moyens proposés par cette instance supérieure – le Technicien – pour tenter d’atteindre la bouteille d’eau suspendue à quelques mètres au-dessus du sol, objets de tous les désirs. La scénographie d’Eric Soyer est simple comme le mimodrame beckettien, complexe et efficace comme lui.

Dans une impressionnante et acrobatique chorégraphie, l’artiste de cirque Tsirihaka Harrivel tente, par une série d’actes, d’atteindre ce graal qu’est la bouteille. On le voit lutter, sans succès, avec les objets qui lui sont donnés. Comme souvent chez Beckett, le spectateur a le choix : il peut s’en tenir aux actes montrés, et en déployer les fortes potentialités comiques ; il peut aussi explorer la valeur symbolique de ces actes, des objets, et y déceler cette particulière forme de tragique beckettien.

Aux courtes instructions didascaliques de l’auteur, Dominique Dupuy prend le parti de rajouter un acte, en s’inspirant sans doute de la structure cyclique d’En attendant Godot. Tsirihaka Harrivel est remplacé dans la seconde partie du drame par Dominique Dupuy lui-même, avatar âgé de ce Sisyphe moderne. Les objets tombent dans le même ordre, le rapport de l’homme à ces objets diffère forcément, mais de peu. Un même désir, un même espoir anime la jeunesse comme la vieillesse. En rajoutant cette seconde partie, Dominique Dupuy prend un risque : certains spectateurs peuvent s’ennuyer de la répétition, figure pourtant très attendue chez Beckett, tout comme l’ennui. Ce faisant, Dupuy reste fidèle à l’esprit beckettien : la structure répétitive crée une attente chez le spectateur, avec laquelle le danseur joue habilement, et ouvre le sens. Cette seconde partie ajoute en effet une couche de signification à l’œuvre, et l’on sait que les considérations sur le corps dans le troisième âge ne sont pas étrangères à Samuel Beckett. Un murmure parvient aux spectateurs des lèvres de M. Dupuy, une phrase de Fin de partie, pièce contemporaine du mimodrame :

Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir.

Par leur consciencieux travail sur l’œuvre et leur vision particulière du rapport au corps et à la danse, l’équipe de Dominique Dupuy nous démontre qu’en 2014, Beckett est encore absolument neuf, unique et radical, à voir et à lire, absolument.

Justine Granjard
(crédits photos : Patrick Berger)

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