Danse

Accords des corps avec Alice Ripoll au Centre Pompidou

Accords des corps avec Alice Ripoll au Centre Pompidou

23 avril 2019 | PAR Bénédicte Gattère

Entre laisser-aller et frictions, en société, nos corps se répondent et résonnent. aCORdo est une pièce créée par Alice Ripoll et la compagnie REC qui reflète de manière condensée ces rapports que nous entretenons les uns aux autres. Pensée comme une performance de courte durée adaptable à tout lieu confiné, elle met en jeu les quatre corps des danseurs, et ceux des spectateurs …

Dans le décor de la salle 22 du Centre Pompidou, entre les couleurs de Sophie Taeuber-Arp et les lignes de Mondrian, pour une toute petite jauge, le public a pu assister à l’une des dernières créations de la chorégraphe brésilienne, Alice Ripoll.  Quatre représentations d’aCORdo ont été données ce week-end à Beaubourg dans le cadre du festival ArtDanthé avant que la pièce ne soit montrée aux Rencontres internationales chorégraphiques de Saint-Denis, en mai prochain. Pour ce hors-les-murs réussi, le festival du Théâtre de Vanves a proposé une pièce d’une très grande qualité. En un peu plus d’une demi-heure, les spectateurs ont traversé un moment d’humanité rare. Entre réticences et prises de risque, ils ont eux-mêmes joué le jeu, au-delà de la barrière de la langue, ou de la timidité. Ils faut dire que les quatre danseurs de la compagnie REC, issus des favelas de Rio de Janeiro, savent mettre à l’aise, dans le respect des limites de chacun tout en s’amusant, dans un vrai dialogue avec le public, qui n’a rien de forcé ou d’artificiel.

Lorsque la situation fait signe, les corps répondent. Que ce soit par réflexe de protection, voire de survie, le mouvement advient. Décontextualisé dans un cadre tel que celui d’une performance, il est pensé pour lui-même, comme expression de soi. Chacun en dit long avec son corps. Chacun répond, à sa façon, à ce qui se passe, d’une manière ou d’une autre. Dans un premier jeu de correspondances entre les quatre interprètes masculins, c’est la question de la confiance qui est mise en scène. Se reposer sur l’autre, s’abandonner complètement à lui, jusqu’au sommeil où la conscience nous quitte, qu’est-ce que cela veut-dire ?  Ce moment d’intimité partagée semble permettre ensuite la liberté pour chaque danseur de suivre sa voie. Un par un, ils se mettent en mouvement, affirmant leur style et leur obsession. Le premier s’amuse à suivre sans discontinuer un rythme  de passinho endiablé, le deuxième à vivre en pulsations avec une musique connue de lui seul, un autre encore traverse l’espace en effectuant de grands jetés un peu fous et désorganisés. C’est le silence entourant cette performance qui rend attentif aux souffles, à la musique intérieure de chaque corps.

Alice Ripoll fait dialoguer ses danseurs autour des accords, et parfois des désaccords que la société dans laquelle nous évoluons nous impose. Les corps se rapprochent des bords. Les cimaises et les chaises sont frôlées par les bleus de travail des quatre interprètes. La proximité devient de plus en plus tolérable et tolérée, les spectateurs sur leur garde se dérident. Des rires fusent. Les corps sont déposés sur leurs genoux. Il reste alors une seule solution si l’on ne veut pas que l’autre tombe, le retenir. Il faut sortir de sa réserve et tendre une main, agripper le bras du danseur qui se laisse faire. Alice Ripoll réussit de façon particulièrement subtile à nous faire prendre conscience de ce qu’est le « care » grâce au dispositif de cette performance : prendre soin de l’autre, c’est devenir d’abord attentif à lui, à sa façon de se mouvoir et de chercher un contact. Et c’est se laisser toucher, pour enfin sortir de sa zone de confort et soustraire l’autre à un danger potentiel. Se sentir concerné et non plus jouer « l’indifférence des privilégiés » pour reprendre le titre d’un ouvrage co-dirigé par Carol Gilligan et Joan Tronto, penseuses qui ont ouvert le champ du « care » en sciences sociales.

Un étrange ballet a ensuite lieu. Un danseur s’agenouille devant vous. Délicatement, il défait le collier autour de votre cou, ôte un bracelet, intervertit votre sac à main avec celui d’une spectatrice à l’autre bout de la salle, retire vos lunettes, saisit un livre dépassant du tote bag de votre voisin pour vous le donner… Et ainsi de suite. Décontenancée, l’assistance ne sait plus trop sur quel pied danser. Et si ces performeurs issus du milieu Hip Hop de Rio s’amusaient à jouer aux voleurs ? Probablement que cette dame tout à fait respectable a craint dans un premier temps de ne pas retrouver ses bijoux… Un autre tient peut-être à son livre comme à la prunelle de ses yeux. Qu’importe, les danseurs nous invitent à aller au-delà de nos peurs et de nos préjugés pour suivre la trajectoire de l’autre, dans un mouvement de déprise et dépossession tout à fait salutaire dans nos sociétés néolibérales où perdre un téléphone nous frappe d’un sentiment d’angoisse.

La valse des objets volatiles se poursuit puis tous les danseurs s’alignent. Face au mur, les mains en l’air, ils nous renvoient brutalement aux images des contrôles de police, quotidiens et abusifs dans les favelas qui les ont vu grandir et où ils ont rencontré Alice Ripoll, alors professeure de danse pour une ONG.  Ils restent immobiles, obligeant ainsi les spectateurs à se mettre en mouvement. Les minutes passent. Ils sont toujours plantés là, sans bouger. Soucieux de récupérer leurs effets personnels, les spectateurs se voient contraints de jouer les flics, à fouiller les poches des danseurs, une position pas forcément souhaitée ni confortable… qui peut tout aussi bien les ramener à leur place de dominants dans la société qu’à l’attachement somme toute dérisoire qu’ils ont pour leurs objets. Avec aCORdo, la chorégraphe brésilienne semble prendre le contrepied de Suave présenté le mois dernier à La Villette dans le cadre du Festival 100 %. Elle joue ici intelligemment sur la corde du social et du politique sans céder à la facilité de l’imaginaire exotique et voyeuriste suscité par les favelas.

Fiche technique :

Direction : Alice Ripoll
Avec : Alan Ferreira, Leandro Coala, Romulo Galvão, Tony Hewerton
Assistante de direction et production : Anita Tandeta
Photos et vidéos : Renato Mangolin
Design : Daniel Kucera
Tournée organisée par ART HAPPENS

Informations pratiques, prochaines dates. 

Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis

La Dynamo de Banlieues Bleues, Pantin

Mercredi 22 mai 2019 à 19h
Jeudi 23 mai 2019 à 19h

1ère séance à 19h / 2ème séance à l’issue du dernier spectacle

Visuel : © Bea Borges

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Bénédicte Gattère
Étudiante en histoire de l'art et en études de genre, j'ai pu rencontrer l'équipe de Toute la culture à la faveur d'un stage. L'esprit d'ouverture et la transdisciplinarité revendiquée de la ligne éditoriale ont fait que depuis, j'ai continué à écrire avec joie et enthousiasme dans les domaines variés de la danse, de la performance, du théâtre (des arts vivants en général) et des arts visuels (expositions ...) aussi bien que dans celui de la musique classique (musique baroque en particulier), bref tout ce qui me passionne !

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