Danse

A l’Opéra de Bordeaux, deux pièces majeures de Pina Bausch

A l’Opéra de Bordeaux, deux pièces majeures de Pina Bausch

14 octobre 2013 | PAR Christophe Candoni

 

A l’Opéra de Bordeaux, le Tanztheater Wuppertal donnait quatre représentations d’un programme exceptionnel réunissant deux œuvres majeures  de Pina Bausch. L’atmosphère crépusculaire et silencieuse de Café Müller contrastait avec l’explosion tellurique d’un Sacre du printemps exacerbant chaleur et sensualité.

De Café Müller, on retiendra l’errance de ces hommes et ces femmes, noctambules fantomatiques, corps et cœurs à la dérive, évoluant seuls, éperdus, dans un décor de café abandonné – une réminiscence du café paternel où Pina Bausch a grandi – se mouvant et se heurtant brutalement contre les murs ou au sol, aux chaises et aux tables qu’ils déplacent ou renversent. Ils se cherchent, se trouvent, se fuient, se touchent, s’étreignent, à tâtons et en quête d’inatteignable.

Tout en délicatesse, la chorégraphe et metteuse en scène allemande captait dans cette pièce maîtresse et transposait sur le plateau toute l’humanité et ses failles : notre solitude, nos comportements timorés ou pulsionnels en société, notre désir d’amour et notre incapacité ou notre peur à rencontrer l’autre, le rapport à la différence, l’importance du regard de l’autre. Avec des gestes simples et lents ou rapides et drôles, riches en contrastes et en ruptures, Pina Bausch théâtralise une parade amoureuse qui, moins pimpante et facétieuse que dans Kontakthof qui date de la même année (1978), prend ici des atours chargés de gravité et de mélancolie, d’une violence du désespoir. La grâce des interprètes et les mélodies plaintives de Purcell nous tirent les larmes et rendent heureux.

Le Sacre du printemps, lui, est d’une facture nettement plus chorale et massive d’où la force incroyable qui s’en dégage. C’est une claque que cette danse terriblement physique, musculaire, difficile, éreintante sur la durée et la répétition. Les interprètes arpentent la scène couverte de terre brune et font infailliblement vibrer jusqu’à l’épuisement. Une course effrénée, un tourbillon de danger, d’énergie, de désir envahissent le plateau au cours d’un rituel sec et primitif qui, suivant chaque scansion et soubresaut de la célèbre composition musicale de Stravinsky, requiert un jusqu’au-boutisme des corps, du souffle, un élan vital, sans limite, une sauvagerie sourde et magnifiée.

Une telle justesse dans l’interprétation, une vitalité et une théâtralité inouïes, une telle intelligence, une telle sensibilité tiennent du miracle et laissent espérer que, malgré le temps et les difficultés qui menacent la troupe à l’heure actuelle, le Tanztheater puisse pérenniser et transmettre avec ferveur l’œuvre immense de Pina Bausch qui, elle, ne prend pas une ride et demeure un sommet de force et d’émotion.

Les représentations de Café Müller et du Sacre du printemps à l’Opéra de Bordeaux ont eu lieu les 10, 11, 12, 13 octobre 2013. Photos (c) site de l’Opéra de Bordeaux.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III).Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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