Danse
3e Scène : les constellations numériques de l’Opéra de Paris

3e Scène : les constellations numériques de l’Opéra de Paris

18 septembre 2015 | PAR Charlotte Dronier

Si le Palais Garnier brille depuis 1875 et que l’Opéra Bastille nous ouvre ses portes depuis 1989, la 3e Scène, quant à elle, est née sur nos écrans ce mardi 15 septembre. Confiée à Dimitri Chamblas, son directeur artistique, Benjamin Millepied, directeur de la danse, ainsi qu’au dramaturge Christian Longchamp, son rideau s’ouvre sur l’univers digital où les frontières artistiques et géographiques éclatent. Chorégraphes, cinéastes, compositeurs, plasticiens, photographes, écrivains y gravitent, comme autant de regards et d’influences provenant de tous les horizons.

 « Je me demandais qui pouvait parler de l’opéra, de la musique, du chant, de la danse, ou même de l’architecture de Garnier, au public, jeune et moins jeune, qui ne venait pas voir nos spectacles. Nous sommes allés chercher pour cela des artistes qui ont naturellement un lien avec ces communautés, et ne sont pas, comme elles, “spécialistes de la spécialité”. A ces artistes, nous commandons des œuvres que nous produisons seuls, qui sont la propriété de l’Opéra de Paris et qui constituent le début d’une collection. Je ne pense pas que l’Opéra puisse se contenter, pour élargir ses publics, d’emmener ses spectacles dans les cinémas ou sur le streaming. C’est très bien, il faut le faire. Mais avec le langage du numérique, il y a un potentiel extraordinaire. On le constate dans les propositions que nous font les artistes, et nous n’en sommes qu’au début ! », S’enthousiasme Stéphane Lissner, directeur de l’Opéra national de Paris au cours d’un entretien avec la presse. Dotée d’un budget de deux millions d’euros (dont la moitié provient du mécénat privé), la 3e Scène présentera une trentaine d’œuvres inédites par an.

 Pour sa grande première, elle nous dévoile un peu plus de vingt créations majoritairement axées sur la danse, dont chacune adopte une approche singulière face à cet art. Toutes ont cependant pour vocation de nous porter au plus près de son mystère, de sonder les sensations sans jamais véritablement résoudre la complexité magnétique d’un corps en mouvement. Il s’agit avant tout de (faire) voir la danse autrement, d’apprivoiser le regard, le dompter, le surprendre, aller au-delà de ce qu’il peut percevoir de la scène et du spectacle. Il s’agit aussi de comprendre et de ressentir l’acte-même de danser et, plus largement, de performer, avec toutes les constellations de sentiments paradoxaux qu’il convoque. Ce qu’il faut de doutes, de labeur, d’humilité, de conviction, d’instinct, de discipline, de sensibilité et de grâce.

 Certains réalisateurs tels que Jacob Sutton dans Ascension s’adresseront donc aux publics proches comme plus éloignés de manière assez attendue mais néanmoins efficace, à travers l’esthétique des vidéos-clips (propice au visionnage sur petits écrans), alliée à l’intensité cinématographique. Images ultra-séquencées et spectaculaires, slow-motions sensoriels, mouvements circulaires, gros plans qui surgissent, micro-situations enchaînées, adresse au spectateur, angles inédits, les contenus prennent du relief, deviennent matière palpitante. Les chorégraphies étant spécialement élaborées pour les écrans, la caméra tente ainsi de traduire la virtuosité et le fantasme de ces corps physiquement absents. Elle nous insuffle leur énergie directe et leur vision de l’espace au sein duquel ils dansent. On retrouve tous ces enjeux entre autres dans Etoiles, I see you de Wendy Morgan, où le danseur culte de hip hop américain Lil Buck se rend pour la première fois au Palais Garnier. Une véritable résonnance s’installe alors entre les torsions de son corps issu de la street-culture urbaine et les peintures, les sculptures et les lignes baroques de ce lieu datant du Second-Empire.

 On reconnaît-là en filigrane le goût pour les croisements disciplinaires et la personnalité de Dimitri Chamblas, ancien élève de l’Opéra devenu danseur contemporain auprès de Boris Charmatz dans les années 1990, puis producteur de clips et de films publicitaires à Los Angeles dans les années 2000.

Le temps de réalisations allant d’une à quinze minutes, on se met tour à tour dans la peau de Laura Bachman, élève du Ballet qui, comme bon nombre d’adolescents, fait face à ses conflits intérieurs et désirs d’émancipation dans le film éponyme Laura de Arnaud Uyttenhove. Celle de spectateurs intergénérationnels qui racontent avec une émotion encore présente les souvenirs et anecdotes de leur première expérience à l’Opéra devant la caméra de la sociologue Manuela Dalle. Surtout, il y a celle de dix-sept étoiles qui, tout en esquissant les mouvements qu’elles préfèrent, décrivent leurs propres perceptions au cœur de leurs portraits d’un peu plus d’une minute réalisés par Benjamin Millepied. On y entend notamment Marie-Agnès Gillot se confier alors qu’elle danse Pina Bausch : « Les grands artistes, je pourrais les comparer aux purs-sangs. Ils ont besoin d’une écurie pour exister. On ne peut pas laisser des personnes qui ont énormément d’émotions, énormément de sensibilité errer seuls. Heureusement, avec la danse, on a une écurie tous les matins. On a une discipline de fer, ce qui permet à ma personnalité de pouvoir être totalement libre, parce qu’il y a des bases tellement fondatrices… La discipline, c’est la base de la liberté, et pas l’inverse. », ou Ludmila Pagliero qui nous décrit son « impression de tracer dans l’air ou imaginer ce qu’est de l’eau, de ressentir dans mon corps une sensation qui est juste, comme une énergie qui irradie de ma peau… ».

D’autres oeuvres plus surprenantes et atypiques viennent alors saisir cette liberté évanescente et compléter ces visions personnelles. Extérieurs au monde de l’opéra, certains artistes de 3e Scène s’expriment au moyen de vidéos à tonalité expérimentale, de fiction, de photos ou encore de dessins. « Cette scène-là permet beaucoup parce qu’elle n’a pas d’exemple ni d’histoire. (…) Il s’agit d’inventer de nouvelles grammaires liées à l’image de la musique et de la danse, avec une liberté de format qui crée des objets fous, et c’est ce qu’on voulait ! », observe Dimitri Chamblas. Parmi ces créations, on distingue Nephtali de Glen Keane, le dessinateur d’animation phare de chez Disney, la vidéo Matching Numbers où l’artiste plasticien Xavier Veilhan rend abstraits les entrailles et les structures internes des Opéras Garnier et Bastille, comme si nous auscultions le corps d’un géant. Mathieu Amalric, avec son œil d’acteur et de réalisateur, nous propose quant à lui C’est presque au bout du monde, un documentaire extrêmement organique et sensuel au sein duquel la soprano Barbara Hannigan (qui chantera cet automne La Voix humaine au Palais Garnier) nous apparaît peau contre peau. Malgré l’écran qui nous sépare, nous ressentons viscéralement l’étendue de ses moindres souffles, ses moindres sons, ses moindres vibrations. Une expérience de proximité fascinante que seule une caméra peut offrir, bien différente encore des émotions qui s’emparent de nous lorsque nous sommes bel et bien présents dans la salle de spectacle…

Conscient de l’évolution de notre regard, de nos pratiques sociales sur internet et, surtout, de l’ancrage des technologies et de leurs possibles dans notre quotidien, l’Opéra de Paris tente précisément de faire surgir à travers 3e Scène d’autres moyens d’expressions et de réception de l’essence-même du spectacle vivant. Une pensée artistique globale dans laquelle d’autres institutions telles que la Tate Modern de Londres, le Centre Pompidou, la Cinémathèque française ou encore le Palais de Tokyo veulent d’ores et déjà s’inscrire pour plusieurs collaborations d’expositions à venir.

 L’occasion pour une sphère de publics toujours plus élargie de se confronter physiquement cette fois à ce qu’il reste du mouvement des étoiles bien après qu’elles nous aient irradiés…

Charlotte Dronier

Site internet de 3e Scène : https://www.operadeparis.fr/3e-scene

Visuels : Lil Buck-Opéra © Stéphane Perche

Barbara Hannigan © Mathieu Amalric

 

 

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Charlotte Dronier
Diplomée d'un Master en Culture et Médias, ses activités professionnelles à Paris ont pour coeur la rédaction, la médiation et la communication. Ses mémoires ayant questionné la critique d'art au sein de la presse actuelle puis le mouvement chorégraphique à l'écran, Charlotte débute une thèse à Montréal à partir de janvier 2016. Elle porte sur l'aura de la présence d'un corps qui danse à l'ère du numérique, avec tous les enjeux intermédiatiques et la promesse d'ubiquité impliqués. Collaboratrice d'artistes en freelance et membre de l'équipe du festival Air d'Islande de 2009 à 2012, elle intègre Toutelaculture.com en 2011. Privilégiant la forme des articles de fond, Charlotte souhaite suggérer des clefs de compréhension aux lecteurs afin qu'ils puissent découvrir ses thèmes et artistes de prédilection au delà de leurs actualités culturelles.

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