Danse

« Out of context » au Théâtre de la Ville : Dieu bénisse la danse qui ne se prend pas au sérieux !

11 février 2010 | PAR Soline Pillet

Après « pitié ! » en 2008, le Gantois Alain Platel et ses Ballets C. de la B. (pour « Ballets contemporains de la Belgique ») reviennent au Théâtre de la Ville avec « Out of context, for Pina ». Un huis-clos sobre pour neuf danseurs où la simplicité et l’humour font mouche.

Un plateau vide, deux micros sur pied. Silence. Un premier danseur quitte enfin son siège de spectateur pour monter sur scène, retire lentement ses vêtements de tous les jours. Ainsi feront les huit autres pour ne garder que leurs sous-vêtements et s’enrouler chacun à leur rythme dans une couverture rouge. Ainsi harnachés et dispersés anarchiquement dans l’espace, ils attendent, statiques. Comme il est saisissant de constater que l’immobilité la plus parfaite peut aussi être un pur instant de danse ! Cette posture figée qui s’éternise s’apparente à du mouvement tant l’énergie et la mobilisation des danseurs demeurent fortes.

Le Belge Alain Platel, orthopédagogue de métier et metteur en scène autodidacte dit au sujet de « Out of context » : « Ce sont des gens qui arrivent quelque part et qui y restent trop longtemps ». Débarrassé de tout décor, de quasiment toute musique ou bande sonore, le choix de ce « quelque part » revient à l’imagination du spectateur. Le lieu clos est fortement perceptible : les pérégrinations des danseurs dans ce microcosme indéterminé évoquent des phasmes enfermés dans un laboratoire. Réflexion sur la vie en communauté ?

Soudain, changement de ton. Un beat de musique techno apparaît progressivement, ambiance boîte de nuit… à la Alain Platel. A-t-il utilisé comme point de départ de cette séquence les mouvements répétitifs et caricaturaux de clubbers chevronnés ? Les danseurs possèdent l’alliage nécessaire à l’intérêt d’une telle scène : une technique hors pair et l’autodérision permettant le jusqu’au-boutisme de la caricature sans virer au ridicule. Tous férus de grotesque, les danseurs s’en donnent à cœur joie dans cette séquence complexe hyper chorégraphiée au propos  basique : la fièvre du dance floor. Les danseuses Rosalba Torres Guerrero et Mélanie Lomoff sont particulièrement drôles quand elles singent les rois de la piste. Mélanie Lomoff, comédienne-danseuse au spectaculaire corps de ballerine possède une troublante combinaison de versatilité technique brillante et de clownerie notoire.  Elle est un splendide spécimen de cette espèce en voie de développement : les femmes de scène à la fois barges, douées et super sexy.

Tour à tour, les danseurs passent derrière le micro pour scander un hymne de boîte de nuit. « That’s the way I like it », « Time goes by, so slowly », ou « I’m a single lady » dont Alain Platel reprend d’ailleurs quelques instants de la célèbre chorégraphie de Beyoncé, qui après avoir fait plusieurs fois le tour du monde se retrouve sur les plateaux de danse contemporaine ! Les danseurs jubilent, le public aussi. Qui a dit que danse contemporaine et musique pop ne faisaient pas bon ménage ? Cerise sur le gâteau pour clôturer la scène, le danseur asiatique Hyo Seung Ye interprète en play back « Aïcha » de Khaled, roulant des mécaniques en slip rose. Tant de contradictions en une seule scène ne peuvent que ravir le spectateur, depuis trop longtemps forcé à avaler une danse contemporaine intellectuelle et indigeste. On est reconnaissant à Alain Platel qui a compris que l’on avait bien besoin d’arrêter de se prendre au sérieux, sans pour autant arrêter de réfléchir. Il réussit ici ce qui fait quelque peu défaut chez les Français : réconcilier l’humour et l’intelligence, le divertissement jubilatoire et la recherche chorégraphique raffinée, la forme et le propos, tout cela « conçu avec les moyens du bord ».

Et qu’en est-il du « for Pina » évoqué dans le sous-titre ? L’ombre de la chorégraphe allemande disparue en juin dernier plane évidemment sur le spectacle. Des références d’abord. Les deux micros sur pied confinés en un lieu clos évoquent la salle de bal de « Kontakthof » : le procédé de danseurs qui diraient quelques mots au micro était cher à la chorégraphe. Un hommage ouvert ensuite : Alain Platel lui-même arrive de la salle et monte sur scène, s’affuble d’une grande chemise de nuit blanche… Quand on voit où il veut en venir, il met ses paumes de mains en avant avec cette pose reconnaissable entre toutes de Pina dans « Café Müller » et entonne « My way » de Frank Sinatra, dont les paroles collent singulièrement à la grande dame. Alain Platel admirait Pina Bausch et affirme que « la peur et l’incapacité à communiquer des gens est le thème récurrent de chacune de ses pièces. » Dans « Out of context », il fait le thème sien, et le traite à merveille avec son célèbre brio déjanté.

Découvrez un tout autre point de vue sur cette pièce avec la critique du Nouvel Observateur qui n’a guère apprécié les « rires imbéciles » déclenchés dans le public

Pour accéder directement au site du Théâtre de la Ville, cliquez ici

Pour accéder au site des Ballets C. de la B., cliquez ici

“Out of context” d’Alain Platel – Du 8 au 13 février 2010 à 20h30 – Théâtre de la Ville, 2 place du Châtelet Paris 4ème – Renseignements : 01 42 74 22 77

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Soline Pillet
A 18 ans, Soline part étudier la danse contemporaine au Québec puis complétera sa formation par les arts visuels à l’Université de Brighton. Au cours de son apprentissage, elle participe à des projets éclectiques en tant que danseuse. Également passionnée par l’écriture, elle rejoint les bancs de la fac en 2007 afin d’étudier la médiation culturelle à la Sorbonne Nouvelle. C’est par ce biais qu’elle s’ouvre au théâtre, au journalisme, et à toutes les formes d’art. Aujourd’hui, Soline rédige un mémoire sur la réception critique de la danse contemporaine tout en poursuivant sa passion pour la danse et l’écriture. Après avoir fait ses premiers pas de critique d’art pour le site Evene, elle rejoint l’équipe de la Boîte à Sorties en septembre 2009.

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