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Yoann Bourgeois: « Celui qui tombe » ou six personnages en quête d’équilibre

Yoann Bourgeois: « Celui qui tombe » ou six personnages en quête d’équilibre

06 juin 2015 | PAR Araso

Après L’Art de la fugue présenté au Cenquatre-Paris en Février 2013 et MINUIT, Tentatives d’approches d’un point de suspension présenté aux Abbesses en Avril 2014, l’acrobate Yoann Bourgeois revient au Théâtre de la Ville avec une création pour six interprètes : Celui qui tombe. Une pièce tout en vertiges, un manifeste pour l’affranchissement des lourdeurs du temps d’une beauté à couper le souffle.

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Le rideau sombre se lève sur deux spots tels la lune et son reflet. S’en émane une lumière diaphane permettant à peine de distinguer une structure métallique accrochée à un plafond invisible. L’espace est infini, le silence rompu par quelques craquements inquiétants. La lumière s’intensifie, laissant deviner les contours d’un immense mobile de bois suspendu par des câbles à plusieurs mètres au-dessus de la scène. Il se meut tel un poumon qui respire, révélant l’origine des bruits mystérieux. Il amorce une lente descente, jonché d’un enchevêtrement de corps inertes abandonnés aux lois de la gravité. Ils n’ont pour seule sécurité que l’éveil progressif de leurs sens. Six silhouettes peinent à se redresser sur un sol qui persiste à se dérober sous leurs pieds. Hagards, ils entament vainement l’ascension d’un sommet imaginaire sur la septième symphonie de Beethoven.

Sa lente descente achevée, le plateau se met à tourner. Tentant d’apprivoiser cette spirale infernale, les six personnages forment une danse d’une improbable harmonie. Virtuoses du mouvement, ils glissent sur My Way comme des patineurs sur glace d’un autre espace-temps. Désorientés et ivres de vertige, les interprètes se lancent dans une course folle. Ils tombent, se relèvent puis retombent. La spirale s’accélère et le dernier resté debout se livre à un authentique saut d’obstacle humain, tenant la salle en haleine, avant de s’effondrer à son tour. Très vite, le support de bois se cabre à nouveau pour se métamorphoser en une plante carnivore prête à engloutir sa proie.

Le tableau suivant prend la forme d’une traversée en un bateau ivre dont l’équipage est malmené par une mer houleuse. Décidés à maîtriser les éléments déchaînés, les interprètes prennent progressivement possession de l’espace. D’un seul et même élan, en groupe ou en couple mais toujours ensemble, ils font de cet univers hostile leur terrain de jeu. Ils parviennent enfin à amarrer leur vaisseau et toucher terre.

Qui n’a jamais fait ce rêve où l’on se sent tomber indéfiniment, comme aspiré par une chute interminable? Les interprètes se tournent vers le public désormais sous le feu des projecteurs et l’espace d’un instant, on ne sait plus si ce sont eux qui sont dans notre rêve, ou si c’est nous qui sommes dans le leur.

Le plateau remonte et vient le temps de la suspension. Une succession de prouesses acrobatiques surréalistes est doublée d’une troublante chorale a cappella des interprètes. La scène revêt un caractère sacré ponctué de notes d’humour salutaires.

Pour le dernier tableau, les personnages s’amusent avec le plateau qu’ils poussent telle une gigantesque balançoire. Tandis que le balancier s’amplifie menaçant de les décimer à chacun de ses passages au ras du sol, le public retient son souffle. L’adrénaline à son comble. Des onomatopées inquiètes succèdent à des soupirs de soulagement mêlés aux cris d’admiration.

La création de Yoann Bourgeois est électrique, vertigineuse, surprenante, émouvante et portée par des interprètes attachants et hors norme. Ne vous asseyez pas trop près de la scène. Comme toute oeuvre d’envergure, celle-ci mérite un certain égard: le recul.

Araso

Visuel : ©Géraldine Arestanu

 

Infos pratiques

Centre Pierre Cardinal (festival Les Musicales)
Le Théâtre de l’Athénée
Marie Boëda

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