Cirque

« What will have been », le cirque ciselé et bouleversant de Circa

« What will have been », le cirque ciselé et bouleversant de Circa

18 novembre 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Circa est une troupe de cirque australienne, dont les spectacles ont la réputation de repousser les limites de la discipline, en la mariant dans des proportions alchimiques à des éléments de danse, de théâtre, quelque part entre performance et cirque. What will have been, présenté à L’Onde à Vélizy les 14 et 15 novembre, fait honneur à cette réputation: magnifique, bouleversant, audacieux, c’est un spectacle absolument mémorable.

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What will have been, c’est la réponse imparable aux inconditionnels de théâtre qui prétendent que le cirque ne peut atteindre l’intensité dramatique de leur art favori. C’est l’électrochoc dessillant à administrer à ceux qui réduisent encore le cirque à des numéros caricaturaux d’animaux dressés et de clowns sinistres. C’est la respiration salutaire à offrir à cet ami qui, ayant eu le malheur de penser qu’Arte programme la pointe du cirque contemporain, pince le nez au souvenir des galas à paillettes et des sourires Colgate.

What will have been se présente, d’emblée, comme un exercice de sobriété et de dépouillement, un exercice consistant à revenir à l’essence de la présence des corps : rythme et précision, souffle et centrage, force et souplesse, action et réaction, rencontre et répulsion, préhension et propulsion. C’est le mouvement qui compte ici, et le corps qui en est le moteur. C’est l’énergie, et c’est la vie. Aussi la mise en scène de Yaron Lifschitz emprunte-t-elle à la danse contemporaine : un plateau nu tout juste revêtu d’un tapis de sol blanc, des lumières simples et franches, comme pour souligner le refus de la spectacularisation, et inviter l’oeil à ne se poser que sur l’essentiel.

Ainsi profite-t-on pleinement d’un spectacle d’une rare intensité, et d’une grande richesse.

C’est presque de la danse, tant la recherche de la coordination et des appuis est précise, tant l’esthétique du corps, en mouvement comme statique, est poursuivie millimètre par millimètre, membres groupés, gestes étudiés, pointes tendues.

C’est intensément dramatique, les deux hommes et la femme se cherchent, se trouvent parfois, se manquent aussi. Le contact n’exclut jamais le rebond, quelque chose se tisse entre eux, quelque chose vit et palpite à mesure que les corps et les regards se croisent. Sans un mot, des mondes entiers se racontent.

C’est une performance qui met en scène des corps tordus dans des positions que l’on aurait pensées impossibles, sous la lumière crue qui sculpte chaque muscle, chaque goutte de sueur, qui magnifie la présence corporelle plus qu’elle n’exhibe un corps-objet : c’est le corps vivant et habité, avec son souffle et ses humeurs, qui est ici à l’honneur.

C’est aussi un cirque époustouflant de maîtrise, équilibres osés, acrobaties impeccablement synchronisées, corde lisse époustouflante – peut-être le meilleur numéro qu’il nous ait été donné de voir à cet agrès. Le timing des scènes de groupe est renversant : tout se joue en une fraction de seconde dans les enchaînements rapides, mais les trois circassiens, qui sont dans une osmose parfaite, se trouvent avec une assurance déconcertante.

Le spectacle est très bien écrit, faisant alterner avec finesse soli et scènes de groupe, numéros lent et majestueux avec acrobaties exécutées sur un tempo vertigineux. On n’est jamais lassé, l’attention ne se relâche pas. Et ce qui se joue sur scène entre les trois personnages, qui se cherchent et se lient dans une quête tellement humaine du contact avec l’Autre, qui se repoussent et s’esquivent dans des dérobades tellement familières, est profondément émouvant.

Pour couronner ce spectacle visuellement impeccable, et l’emmener tutoyer les sommets de ce que peut offrir le cirque contemporain, la mise en musique est tout bonnement sublime : assemblage osé mais réussi du classique et de l’électro, elle n’est employée qu’à bon escient à certains moments clés, pour magnifier l’énergie présente sur scène et la transposer dans d’autres dimensions. Un violoniste accompagne à plusieurs reprises les évolutions des artistes, notamment le numéro de corde lisse de Lauren Herley, mais la musique enregistrée est tout aussi poignante, comme le Nisi Dominus de Vivaldi qui accompagne les équilibres.

Au final, il résulte de la combinaison de ces éléments une atmosphère qui confine au mystique. On est ému, en même temps qu’on est saisi d’étonnement et d’admiration devant les prouesses physiques.

Malgré leurs courses, leurs sauts et leurs équilibres impossibles à tenir, il émane des trois artistes une impression de sérénité. Peut-être parce qu’ils sont intensément présents, et puissamment connectés les uns aux autres.

C’est un spectacle à voir, définitivement. C’était malheureusement la fin de la série des représentations de What will have been en France (pour l’instant), mais le spectacle Beyond de Circa sera représenté dans quatre villes dans le courant du mois de décembre, et la saison de L’Onde est encore riche de très belles découvertes.

De Yaron Lifschitz
Avec Keaton Hentoff-Killian,
Lauren Herley et Daniel O’Brien
Violoniste Lachlan O’Donnell
Création lumière Jason Organ
Costumes Libby McDonnell
Scénographie Yaron Lifschitz et Jason Organ
Visuels: (c) Andy Phillipson

Infos pratiques

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« A l’ombre des ondes », un voyage merveilleux au pays des rêves
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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