Cirque
Soukeïna De Moraës, « Le coeur au bord des lèvres »

Soukeïna De Moraës, « Le coeur au bord des lèvres »

01 septembre 2015 | PAR La Rédaction

Vu au Festival Chalon dans la Rue, le spectacle Le cœur au bord des lèvres est un petit cadeau que nous furent heureux de dénicher.

Elle entre en scène en traversant le public amassé dans la cour de l’Ecole du Centre (squattée par le Rudeboy Crew). Elle est seule, mais elle est joyeuse et avenante. « Ah ! T’es là ! » : elle nous tutoie collectivement, d’emblée. Elle prend le temps de nous rencontrer, le temps de nous traverser pour arriver dans l’espace où elle va jouer, le temps de nous ébouriffer un peu, au passage. Même là, elle poursuit la rencontre, interroge, suscite les réponses, crée l’invisible passerelle sur laquelle ses émotions vont bientôt rouler vers nous. Pour le moment, elle nous apprivoise. Elle houspille, elle interpelle, toujours tendre, un peu acidulée, jamais méchante. On ne rira aux dépens de personne. Elle découvre que l’une des assistantes qu’elle a réquisitionné dans le public fête son anniversaire le jour même, et nous fait entonner un vibrant « Joyeux anniversaire » en guise de mise en jambe. Nous sourions, nous sommes détendus, elle nous est déjà sympathique. Elle va nous embarquer, par sa poésie un peu folle, dans un tourbillon d’émotions qui nous laissera bouleversés.

Elle, c’est une jeune clowne (qui revendique cette orthographe), Cotille, qui s’est produit à Chalon Dans La Rue pour la première fois. Elle nous confiera s’être laissée convaincre à la dernière minute par le collectif de venir représenter son spectacle. Le « off du off », pas même mentionnée sur le programme officiel, quelque part dans les limbes du festival. Et pourtant. La foule compacte qui s’agglutine dans ce recoin de cour d’école indique que le bouche-à-oreille a marché à plein : c’est toujours ici le meilleur gage de la qualité d’un spectacle. Et on comprend pourquoi les festivaliers se sont encouragés les uns les autres à venir assister à cette parenthèse merveilleuse. En une heure, nous allons rire, nous allons être émus aux larmes, nous allons tomber totalement sous le charme d’une adorable clowne en costume blanc, qui va s’offrir avec la plus totale générosité, ce qui n’exclut pas une grande maîtrise technique.

Le cœur, elle l’a au bord des lèvres, c’est certain. Qu’il palpite de rire ou de tristesse, il est là, offert à nous, public, sans fausse pudeur, et il résonne si fort que le nôtre se met à l’unisson. C’est un vertige très doux, un voyage collectif où chacun descend au fond de soi, une suspension miraculeuse du trivial, du paraître, de l’ordinaire, une séance d’effeuillage émotionnel qui emporte tout sur son passage. Le prétexte est une conférence sur l’Art, avec pour seul support visuel une œuvre graphique tendue sur une toile en fond de scène, mais elle va nous parler avec intelligence et sensibilité du sens de la vie, de nos faiblesses, de l’humour, de l’amour, des petites grâces qui parsèment tout de même nos existences, du monde comme il va, enfin de nous. En moins d’une heure elle nous bouleverse, nous reconnecte à nous-mêmes et aux autres à travers elle. Un clown à fleur de peau, tout en finesse et en émotion. Un clown poétique. Un clown qu’on dirait idéal si on se contentait de le rêver sur papier, mais qu’on a pourtant croisé au détour d’un festival où il ne devait même pas se trouver. Etait-il possible que ce miracle de grâce advienne autrement ? On pourrait parler de technique, de sens du timing, de la connexion au public, de la finesse d’improvisation, mais tout cela est balayé par une évidence : ce spectacle, quels que puissent être ses mérites ou ses maladresses, tape juste, très juste, et c’est là ce qui compte. L’alliance d’une intelligence fine, d’une écriture exigeante, d’une justesse d’émotion exceptionnelle.

Cotille nous a tutoyés tout du long. Finalement, elle avait raison. Au-delà des éclats de rire, car elle est aussi terriblement drôle, au-delà des larmes, car elle est infiniment touchante, c’est une communion qu’elle a su provoquer, avec elle et entre nous. Nous vibrons à l’unisson, et la frontière entre le « nous », le « elle » et le « je » s’est estompée. Nous arborons tous des sourires extatiques à la fin du spectacle. C’est une expérience que l’on fait malheureusement trop rarement. On en redemande. C’est extraordinaire. Une déferlante d’émotions, un bijou d’humanité, un rêve éveillé, l’esquisse d’autres possibles : on est maintenant impatients de voir la prochaine création de la OUPS Compagnie (Outil de Pensée Sensible) !

Mathieu Dochtermann 

De et par Soukeïna DE MORAËS
Yeux doux : Nikola MARTIN, Julien MONIN
Régie générale : Arnaud Dauga
Administration : RafA
Assistant : Ludovic Vinson
Peintre : MattB
Illustratrice : Sabrina Tobal

http://www.oupscompagnie.com/

Visuel : affiche

Palmarès 2015 du Festival du Film Francophone d’Angoulême
La 21e édition de l’Étrange festival au Forum des images
La Rédaction

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *