Cirque
« Popcorn Machine », un cirque contemporain qui brouille les pistes

« Popcorn Machine », un cirque contemporain qui brouille les pistes

30 août 2015 | PAR La Rédaction

Popcorn Machine c’est du cirque très maîtrisé, mais ça n’est pas que cela. Popcorn Machine, c’est un univers dystopique et déjanté, mais ce n’est pas que cela. Popcorn Machine, c’est un ascenseur émotionnel qui nous emporte, c’est un régal des yeux, c’est un prétexte à oublier ce qui existe hors du chapiteau, c’est une suspension du temps. Popcorn Machine, c’est une belle énergie et de bonnes idées mises au service d’un cirque contemporain exigeant, qui abolit les frontières de la discipline pour lorgner vers le théâtre et le cinéma. 

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Au départ, il ne se passe pas grand-chose. Mais très vite, l’incident advient. On n’en connaîtra jamais précisément la teneur : fontaine de Trévise embrasée par un champignon atomique, explosion de popcorn, atterrissage d’un tigre au milieu du plateau, peut-être cette « apocalypse domestique » auto-revendiquée s’inscrit-elle dans un cataclysme qui dépasse les quatre personnages campés sur scène. Ou peut-être pas. En tous cas, personnages il y a, puisqu’ histoire il y a. Confuse, insaisissable, hurlée en flamand ou offerte avec bonhomie et avec un délicieux accent italien, chacun s’en fera son idée, et, le chaos s’emparant graduellement du chapiteau, on se dit qu’après tout l’absence de linéarité et de verbosité de l’histoire importent peu. Chacun sera libre de tenter de comprendre les relations complexes qui se tissent entre les quatre aventuriers du cirque post-apocalyptique. Tantôt sado-masochistes, tantôt tendres, toujours intenses, elles tissent une trame indéfinie suspendue dans un univers sombre et loufoque, où les numéros circassiens viennent s’incruster, souvent avec bonheur.

La mise en scène est efficace, même si la musique abuse un peu trop facilement des décibels. On peut être punk et ne pas toujours caler le bouton du volume sur le maximum ; c’est un peu convenu. Le travail de mise en lumière mérite, en revanche, d’être salué, tant il contribue à l’ambiance si particulière du spectacle. Les gags visuels sont nombreux, et assument leur côté cheap et do-it-yourself. L’espace est bien exploité. Mais surtout, certains des numéros de cirque sont proprement extraordinaires. Les portés de Philine Dahlmann et Elske van Gelder sont superbes. Le numéro de trapèze d’Eva Ordonez Benedetto, surtout, au cœur du spectacle, est proprement hallucinant de maîtrise et de grâce. On est rivé au fond de son siège, captivé par la fluidité des mouvements, fasciné par la beauté des images arrêtées, incapable d’en détacher les yeux, alors même que la hauteur du chapiteau n’autorise pas la trapéziste à évoluer bien haut – et c’est peut-être cette proximité avec le public, sous un petit chapiteau, qui fait une partie de la magie de ce spectacle. Petit bémol, le clown du seul artiste masculin de cette belle distribution manque son but. Le personnage est sympathique, mais pas émouvant : la barrière de la langue n’aide sûrement pas, mais il y a dans sa performance un soupçon de volontarisme, un léger manque de justesse, qui l’empêche de nous embarquer.

De bout en bout, cependant, le professionnalisme des artistes est impressionnant, et il ne faut pas le compter pour rien dans la réussite de Popcorn Machine. Malgré des câbles qui se débranchaient intempestivement, des coupures de courant, d’insolites bruits d’explosion dans le public, les quatre compères ne se démontent jamais, improvisent, bouchent les trous sans temps mort. Cela dénote une rare présence, et un grand engagement, même si Elske avouera le lendemain avoir vécu là l’une de leurs représentations les plus difficiles. Les aléas des soirs de festival sous un chapiteau inconnu !

Pourquoi Popcorn Machine, au fait ? Parce qu’un élément central de la déconstruction de l’espace scénique initial est une machine à popcorn qui va recouvrir tout le plateau de grains soufflés ? Ou parce que le spectacle, explosif de bout en bout, surprenant, inventif, est comme une machine à faire éclater les réactions du public, à le surprendre, à lui offrir ce qu’il n’attend pas au moment le moins prévisible ? Ou encore parce que cela a semblé être un bon titre pour ce spectacle de la compagnie My!Laika dont El Pais a pu écrire que l’univers ressemblait à un cabaret dadaïste ? Sans doute un peu de tout cela. A méditer, mais à voir, surtout, comme une très belle démonstration de ce qu’un cirque moderne et inventif peu faire avec peu de moyens techniques, sur une trame dystopique qui a pourtant été beaucoup exploitée ces dernières années. Plus qu’un divertissement, un très beau voyage, dont il faudra surveiller les dates de tournée qui pour le moment ne passent pas en France.

Mathieu Dochtermann 

Visuel : ©CNAC

COPRODUCTIONS

Coproduction : Transversales, Scène Conventionnée / Verdun.
Accompagnement : Studio de Toulouse, Pépinière des Arts du Cirque Toulousaine / Toulouse ; Lido / Toulouse ; La Grainerie, Fabrique des arts de cirque / Balma.
Soutiens : Jeunes Talents Cirque Europe 2009-2010 ; École de cirque Le Lido / Toulouse ; La Grainerie / Balma ; Association Culturelle Santa Briganti / Auch ; Scuola Romana di Circo / Rome (IT) ; Défi Jeunes Lorraine.
Accueil en résidence : Espace Athic / Obernai ; Les Migrateurs / Strasbourg ; La Grainerie / Balma ; CIRCa, Pôle National des Arts du Cirque / Auch ; L’Usine, Lieu Conventionné pour les Arts de la rue / Tournefeuille ; Mix’Art Mirys / Toulouse ; Teatro Mattatoio / Frosinone (IT) ; La Commanderie / Vaour ; Art Center / Svetvincenat (Croatie) ; Theateropdemarkt & Dommelhof / Neerpelt (BE) ; Association Culturelle Santa Briganti / Auch ; Centre Culturel / Ramonville.

DISTRIBUTION

Interprètes : Philine Dahlmann, Salvatore Frasca, Elske van Gelder, Eva Ordonez Benedetto.
Mise en Scène : My!Laika, Florent Bergal.
Création lumière : My!Laika, Luca Baraldo.
Régie : Alessandro Angius.
Diffusion : Nico Agüero.
Administration : Les Thérèses.

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La Rédaction

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