Cirque
« PANDAX », cirque (sur)vitaminé

« PANDAX », cirque (sur)vitaminé

26 octobre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Le festival CIRCa à Auch accueillait du 21 au 25 octobre le spectacle PANDAX de Cirque la Compagnie. Cette création de 2021 sous chapiteau réunit 5 interprètes pour un spectacle un peu théâtralisé, qui mêle un grand nombre de techniques (banquine, acrobatie au sol, bascule, mât chinois, voltige) autour d’une voiture et d’une mobylette, sur un fond de musique live très joliment exécutée.

Du cirque très, très enlevé

Le Cirque la Compagnie, malgré son jeune âge, s’est déjà acquis une réputation, celle de ne pas s’économiser, et de donner des spectacles hauts en couleur et en énergie. PANDAX ne fait certainement pas exception à la règle.

Sur une proposition de départ dont on ne penserait pas qu’elle puisse se prêter à un spectacle feelgood – 5 frères se retrouvent sur la route au retour de la crémation de leur père, dont ils trimballent les cendres avec eux dans une urne – les 5 circassiens portent une histoire loufoque, faite d’accidents et d’errances improbables, de fausses disputes et de vraies réminiscences – à moins que ce ne soit le contraire. C’est débraillé, ça ne s’embarrasse pas trop de la cohérence, c’est dynamique et joyeux, et ça réussit d’autant mieux que ça ne se prend pas au sérieux. D’ailleurs, quand le spectacle tente de figurer des sentiments plus graves, comme le frère aîné qui règle ses comptes avec l’image paternelle d’une façon très littérale – en lui plantant des couteaux de lancer en plein portrait – la proposition se fait moins convaincante.

Ce qui entraîne le public à noyer les interprètes sous des tonnerres d’applaudissements à la fin du spectacle, c’est sans nul doute l’énergie énorme qui est déployée sur piste, et hors de piste puisque les 3 musiciennes se tiennent la plupart du temps en hauteur ou dans les coulisses. Les 5 circassiens ne tiennent pas en place, et à vrai dire ne quittent presque jamais la piste. C’est une agitation constante mais fertile, avec de très beaux moments de technique. Comme on pouvait s’y attendre puisqu’ils sont connus pour cela, ils livrent un très beau passage à la bascule, dans un numéro pétillant et intense. On a droit également à un très beau solo de mât chinois – agrémenté d’une astuce qui le rend assez surréaliste et très intéressant – et à un agrès original qu’on pourrait appeler la « planche bourrée », pour des raisons qui tiennent à sa géométrie et à la manière dont elle est employée.

C’est enlevé, il n’y a pas de temps morts, c’est très souvent drôle, et c’est extrêmement inventif. Un déluge de bonnes idées, servies sans aucun souci de s’économiser : c’est sans aucun doute un archétype de ce qu’on appelle un « spectacle généreux ».

Mise en piste de qualité

Si on est un peu interloqué par la lumière – qui alterne souvent et brutalement entre pleins feux et noir quasi intégral, alors qu’on est porté à croire que toute l’intrigue se déroule de nuit – on doit souligner que l’accompagnement musical est très qualitatif. Les 3 musiciennes sont douées, et s’accordent parfaitement les unes aux autres. Leur musique jouée en direct oscille entre des influences jazz, klezmer et balkaniques, qui renforcent le côté vivant, drôle, farfelu du spectacle. La musique est tellement forte – pas au sens du volume sonore, mais de l’intensité du langage – qu’elle prend même parfois un peu le pas sur ce qui se passe sur la piste.

Pour ce qui est de la scéno, le chapiteau est assez nu, sans trop de fanfreluches. Si quelques accessoires sont sortis, c’est pour être rangés assez vite dans un banc-coffre qui reste dans un coin. Cela concentre les regards sur ce qui importe – l’urne funéraire, et la voiture dans laquelle voyagent les frères : la présence de cette Fiat Panda sur la piste, qui sert quelque peu d’agrès en début de spectacle, est difficile à manquer en tout état de cause. Si on ajoute à cela un petit tour de mobylette à 5, on a la recette pour un spectacle qui n’engendre pas la morosité.

Une partition avec quelques bémols

PANDAX se range donc clairement dans cette catégorie de spectacles qui prennent le contrepied de l’atmosphère sociale et politique un peu déprimante, pour proposer une célébration de la vie et des relations humaines. D’ailleurs, le choix du chapiteau comme lieu de représentation est délibérément revendiqué comme politique, pour la place qu’il prend dans la Cité, les rencontres et la mixité qu’il favorise, une itinérance à rebours d’une société un peu trop repliée sur elle-même, un peu trop empêchée. A cela, on applaudit.

Mais on n’oublie pas pour autant quelques petits regrets. Au plan technique, on pourrait presque reprocher au spectacle de vouloir trop faire, d’avoir trop d’ambitions et d’envies, et de se laisser un peu déborder pour ne pas avoir su faire de choix. Non seulement ce foisonnement peu créer un effet de lassitude ou de saturation, mais il nuit un peu à la dramaturgie du spectacle qui, parce qu’il commence très fort et ne redescend presque jamais en intensité, peine à renouveler l’intérêt sur la longueur. On se retrouve alors avec un petit passage à vide au milieu du spectacle, qui ne cède tout-à-fait que quand les excellents numéros finaux arrivent. On doit aussi dire qu’on est pas complètement convaincu par certains numéros, notamment de banquine ou de portés, où les interprètes sont moins à l’aise, et dont on peut imaginer que le spectacle se serait facilement passé.

Surtout, on a un regret, celui que la proposition narrative se perde en route. On a une situation de départ extrêmement lisible et bien trouvée, qui autorise à partir dans plein de directions intéressantes : le deuil, les rapports ambigus de jalousie/amour au sein d’une fratrie, l’émancipation, la confrontation au souvenir, l’errance… La liste est longue. Mais en réalité, après un début très écrit, le propos se délite petit à petit, grignoté par le prétexte d’accidents improbables et de scènes surréalistes, cédant à l’envie de proposer une pléthore de numéros, et on se retrouve en carafe au milieu du road-trip. La voiture, garée dans un coin, est oubliée, les rapports entre les frères ne sont plus discernables de ceux d’une bande de potes, l’urne est rangée dans un coin, les tensions narratives nouées autour du père, de son image, de sa relation avec ses fils sont abandonnées. Et on trouve cela très dommage, parce que toutes ces pistes très riches sont proposées avec force au début, et qu’on aurait aimé qu’elles cheminent jusqu’au bout.

Peut-être, en fait, que le spectacle eût été trop différent de ce qu’il est finalement, à trop vouloir explorer la situation d’origine. Peut-être qu’en cours de route, le choix s’est imposé de la vie, du rire, de l’énergie à tout crin, parce que cela fait du bien, parce que cela vivifie tout le monde, artistes comme spectateurs. Il ne faut pas mégoter : oui, c’est un spectacle qui donne le sourire, qui porte, qui regonfle à bloc. Mais du coup, il y a peut-être un hiatus avec l’histoire telle qu’elle s’écrivait au départ…

Si on ne boude pas son plaisir, on peut trouver PANDAX un peu partout sur les routes durant cette saison : du 4 au 6 février 2022 à L’Entre-Deux Biennale – Vitrolles, du 15 au 18 mars au Festival UP – Bruxelles, du 26 au 29 mai au Festival Gare au Gorille au Le Carré Magique – Lannion, du 1er au 14 aout à Cirque au Sommet – Crans Montana en Suisse… 

DISTRIBUTION

Artistes circassiens : Zackary Arnaud, Baptise Clerc, Boris Fodella, Charlie Mach, Nicolas Provot
Artistes musiciens, composition / création sonore : Seraina De Block, Astrid Creve, Ondine Cantineau
Co-mise en scène : Nicole Lagarde, Cirque la compagnie
Dramaturgie : Nicole Lagarde
Régie générale : Nancy Drolet
Création/Régie lumière : Clément Fodella
Création costumes : Clarisse Baudinière
Construction scnéno : Antoine Mach, Julie Duverneuil
Coachs acrobatiques : André Saint-Jean
Conception sonore : Marjolaine Carme
Chargé de production : Sébastien Lhommeau
Chargée de diffusion : Sylvie Sauvage
Chargée d’administration : Géraldine Monnier

Visuel: © Hervé Ruffieux

L’Etalon d’Or de Yennenga attribué à Ahmed Khadar
Gagnez 5 x 2 places pour La Vallée de l’étonnement, le mardi 9 novembre à 20h30
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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