Cirque
Le festival Rencontre des Jonglages fait son huis-clos

Le festival Rencontre des Jonglages fait son huis-clos

13 avril 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Forcé comme toutes les autres manifestations culturelles à se dérouler hors de la présence du public auquel il est pourtant destiné, le festival Rencontre des Jonglages porté par la Maison des Jonglages de la Courneuve a maintenu quelques présentations aux professionnels. L’occasion précieuse, pour quelques artistes de talent, de montrer leur travail de création, et de leur espérer un lendemain. Une journée de haut vol était organisée le samedi 10 avril.

Une journée, trois spectacles, ou du moins trois rendez-vous spectaculaires, le dernier prenant la forme d’un one-shot tenant de la performance.

Unplugged d’abord, de la compagnie EaEo, donc du duo Eric Longequel et Neta Oren, méritait à notre avis le détour. Il y avait de la technique, à doses raisonnables, avec de très beaux passages très prêt du corps qui flirtaient avec le porté acrobatique ou avec une étrange danse but? (du fait de sa lenteur et de sa minutieuse précision). Mais l’intérêt était du côté de la tête et du cœur – du propos et de l’émotion. De la construction de ce geste artistique participe une pointe de jalousie, exprimée envers les musiciens, leur capacité à improviser des jam sessions – des bœufs, en bon français – et à réaliser des covers – donc des reprises dans la langue à Molière. Unplugged porte son nom en hommage au mythique enregistrement live du groupe Nirvana en 1993 – on oublie maintenant que ce n’est pas vraiment un nom d’album mais le nom d’une émission de la chaîne MTV. En tous cas, le dessein de la compagnie EaEo est clair : assumer le fait d’avoir un répertoire de routines, de pouvoir les rejouer, pas forcément dans un ordre chronologique. De s’autoriser des reprises de routines d’artistes amis ou admirés. Et dans le premier cas, de les inviter à partager la scène, voire de la leur confier. Il n’y a plus alors de fil narratif, de dramaturgie entière tenant le spectacle de bout en bout, mais c’est un parti pris qui peut réussir, et même être rafraîchissant, s’il est bien porté. Et le duo l’assume avec un mélange d’humilité et d’envie qui le rend sympathique. Avec une émotion même très palpable quand Eric raconte la genèse du spectacle, les larmes lui montant par moments. On marche sur le fil fragile entre le spectacle et le témoignage, mais un témoignage généreux, et drôle, et qui ne se regarde pas trop le nombril. L’accompagnement à la batterie de Paul Changarnier est pleine de finesse, vivifiée par l’attention soutenue que le musicien porte à ce qui se déroule sur scène. C’est plein de charme, de fragilité et de vie, et ça fait un bien fou.

Juventud de la compagnie Nicanor de Elia creuse une toute autre veine, celle d’une forme ambitieuse pour grand plateau et un groupe de cinq jongleurs perdus dans une whitebox. Un spectacle là aussi très chorégraphié, vif, qui tente de saisir dans le mouvement ce qui s’exprime des corps et des individualités. Il y a quelques solos bien techniques, mais là non plus l’enjeu n’est pas dans la performance d’un jonglage de l’extrême, même si les interprètes sont excellents dans leur partie, qui avec ses balles, qui avec ses anneaux ou ses massues. On est dans un dialogue des corps, qui prend en partie pour médiateur l’objet lancé puis rattrapé, et c’est ce dialogue avant tout qui constitue le fil rouge de la proposition. Sur un motif assez classique, le groupe s’agrège petit à petit: un est sur scène, et se retrouve deux, qui se retrouvent trois. Et ainsi de suite. A chaque fois, les présentations doivent être faites, le contact pris. Les positions au sein du groupe à peine formé, et les dynamiques interpersonnelles, sont bouleversées à chaque irruption. Il y a l’individu, il y a le groupe, il y a l’absorption du premier par le second, la recomposition du second en fonction du départ ou de l’arrivée du premier. L’établissement d’un langage commun, le tissage de liens, sur une scène où aucune oralité n’a droit de cité. Il y a des moments de tension très forts, il y a des tableaux très beaux. La recherche elle-même est belle. Quel dommage que le mouvement parfois s’épuise, que l’énergie s’étiole un peu, que le spectacle enfin s’étire un poil trop en longueur. Avec plus d’énergie, on tiendrait là un très bel OVNI, qui du ballet des corps et des objets saurait faire naître l’émotion.

Périple 2021, enfin, donnait rendez-vous à ce public si particulier pour une cérémonie elle aussi particulière. Il s’agissait de passer trois massues comme trois relais, d’un jongleur à un autre jongleur, lors d’une étape entre deux « errances ». En effet, Périple 2021 du Collectif Protocole se donne comme une « performance jonglée itinérante », un objet artistique original et intrigant, qui consiste à arpenter la France en tous sens, massues à la main (ou dans le sac, tout de même, il faut être raisonnable parfois), en compagnies de « témoins », en documentant les étapes du parcours. Les 6 jongleurs.euses du collectif se relaient par tronçons d’une semaine. Une façon poétique d’habiter et de jongler les endroits les plus inhabituels, de croiser des routes, d’entrecroiser des destins. Le tout permet d’engranger des traces et témoignages, et peut se suivre en direct sur son site web dédié. La cérémonie de La Courneuve ouvrait une « errance » – qui a tout de même un itinéraire très précis, et une heure d’arrivée fixée à la minute ! – du jongleur Pietro Selva Bonino en compagnie de Mélodie Brun, bergère, et on peut dire que croiser un troupeau de moutons entre les tours, au milieu duquel un homme lance et rattrape ses massues, ce n’est pas banal ! Et puis il y a ces cérémonies, qui servent de jalons et qui sont autant de prétextes à convoquer le public, sous une forme qui a toujours l’air un peu improvisée, mais qui est toujours aussi pleine d’une énergie foutraque et réjouissante. Les 6 zozos du Collectif sont tous attachants, avec leurs personnalités diverses. Quelques clowneries plus tard, sur un accompagnement musical concocté en direct par le très inspiré Alexandre Verbiese retranché dans une sorte de cabine, les massues repartent, et avec elles la fête et le spectacle, en direction d’une autre destination. Une tentative de métaphorisation de la tournée idéale ?

En tous cas, ce sont là trois jolis morceaux de spectacle, et il y en aura pour tous les goûts, quand les salles et les chapiteaux pourront de nouveau accueillir les amoureux du cirque.

Unplugged
cie EaEo
Auteurs et Interprètes : Neta Oren, Eric Longequel.
Invités : Bram Dobbelaere, Sander De Cuyper, Jordaan De Cuyper, Paul Changarnier
Création lumière : Alix Veillon
Wax tulips : Mona Oren

Juventud
cie Nicanor De Elia
Metteur en scène – Chorégraphe : Nicanor de Elia
Dramaturge : Olivier Hespel
Création sonore : Giovanni di Domenico
Création vidéo: Guillaume Bautista
Jongleurs-Danseurs : Juan Duarte Mateos, Lucas Castelo Branco, Nahuel Desanto, Gonzalo Fernandez Rodriguez, Walid El Yafi
Création et régie lumière : Florence Richard

Périple 2021
collectif Protocole
Création et interprétation : Paul Cretin Sombardier, Thomas Dequidt, Sylvain Pascal, Valentina Santori, Pietro Selva Bonino, Johan Swartvagher
Musique : Alexandre Verbiese
Technique : Erwan Sautereau
Création web : Marjorie Ober et Nicolas Chesnais, Collectif Figures libres

Visuel © Francis Rodor

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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