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Festival Rencontre des jonglages, au royaume des bonnes découvertes

Festival Rencontre des jonglages, au royaume des bonnes découvertes

20 avril 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Le festival Rencontre des jonglages organisé par la Maison des jonglages se tient cette année du 1er au 25 avril, avec un “coeur de festival” qui a eu lieu du 7 au 10 avril à La Courneuve dans le Centre culturel Houdremont. Une programmation très ouverte sur l’international, pleine de propositions de qualité et de belles découvertes.

Le jongleur Guillaume Martinet dans « Croute » de la Cie DeFracto ©Pierre Morel

Le festival Rencontre des jonglages s’est imposé, au fil des éditions, comme un rendez-vous incontournable de cette discipline circassienne – en même temps qu’il a révélé qu’il était presque abusif de parler d’une seule discipline, tant les formes programmées sont diverses, riches, contrastées. Il a aussi fait la démonstration qu’il n’était pas seulement le rendez-vous d’une scène jonglage française, mais qu’il rayonnait bien au-delà de nos frontières pour attirer des artistes venus de toute l’Europe. Aussi aurait-on grand tort de passer à côté.

Parmi des propositions trop nombreuses pour être toutes suivies, on aimerait distinguer quelques pépites croisées les 9 et 10 avril – sans que cela ne préjuge donc de la qualité du reste de la programmation. La thématique dominante cette année était sans nul doute le clown et l’humour, avec Ludor Citrik en invité spécial et un plateau partagé en collaboration avec le Samovar.

Une belle Croute

On a envie de partager en premier lieu ce qui nous semble être une petite pépite riche en potentiel, qui est le fait d’un jongleur, Guillaume Martinet, cœur battant de la compagnie Defracto. Croute, puisque c’est le nom du spectacle, ne se prend pas très au sérieux au premier abord, puisqu’il s’agit de jonglage clownesque, à moins qu’il ne s’agisse de clown jonglé. Ce qui suppose, en réalité, une quantité incroyable de travail sur la sincérité de l’artiste, sur la capacité à improviser, sur la préparation nécessaire pour tenir sur un canevas tout en s’adaptant à tous les accidents – que la compagnie désigne sous le nom d’intempéries : le spectacle serait capable de résister aussi bien aux “intempéries logistiques” qu’aux “intempéries administratives”.

Quand Guillaume Martinet paraît, toujours dans un lieu inattendu – en l’occurrence le grand escalier du centre Houdremont un jour, dans un jardin public le lendemain -, on perçoit immédiatement le personnage du clown blanc : chemise blanche, slip blanc, moonboots blanches, on le voit venir de loin, ceci d’autant plus qu’il ne se prive pas de jeter quelques cris animaux. Il s’agit certes pour lui de jongler avec ses balles, mais il s’agit surtout de jongler à un sens figuré avec les réactions du public et avec tout son environnement. La construction d’une atmosphère de possibles, d’un personnage étrange, prime ici la virtuosité, les balles servant surtout ici à instaurer une sorte de dialogue muet entre artiste et spectateur. Libre, agile, attentif, ouvert à la rencontre, le jongleur fait acte de présence, et ne se délecte jamais autant que quand il réussit à installer des connivences avec des membres du public, quel que soit leur âge. Les enfants sont séduits par ce personnage lunaire, tout entier au jeu, qui ne semble pas fixer de limite à son amusement spontané. De fait, on le retrouve jouer des parties de cache-cache ou grimper le long des façades d’immeubles.

Un spectacle maîtrisé, plein de malice et d’une joie d’être au présent qui peut vite devenir communicative. Très recommandé.

Tout mais pas sans Rien

Tout Rien d’Alexis Rouvre (Cie Modogrosso) a également impressionné le public, très favorablement. Il s’agit de toute une exploration autour de la gravité et autour du temps, comment l’un peut déployer l’autre. Cela a l’air abscons, et c’est à peine éclairé si on précise que l’artiste revendique de faire un « cirque d’objets ». En réalité, ce qui importe ici est de pouvoir étirer les chutes, aussi l’objet au cœur de cette proposition est-il la chaîne, dont les maillons peuvent chuter en entraînant les autres à leur suite sur un temps assez long, qui plus est en produisant un son distinctif qui peut être exploité. Cela n’empêche pas que d’autres objets soient sollicités : fils de laine, pierre, sable, aimants, tout est bon pour faire sentir l’entraînement dû à la gravité, pour tisser des dispositifs qui révèlent le passage du temps – ou qui permettent de donner l’impression qu’on le fige, comme cette pierre qui semble suspendue dans le vide par l’effet d’une lumière stroboscopique.

Cela a l’air aride, posé sur papier. En réalité, c’est assez génial, plein d’une drôle de poésie concrète. On redécouvre des effets qu’on connaissait mais qu’on avait oubliés – typiquement, le comportement d’une chaîne toute entière entraînée par la chute de ses premiers maillons, et les arabesques qu’elle dessine dans le vide. On en découvre aussi de nouveaux, qui sont étirés de toutes les manières jusqu’à confiner à la prestidigitation. La technique du détournement d’attention est d’ailleurs souvent utilisée, ainsi que des effets d’apparition et de disparition à l’aide de trappes et de lumières bien utilisées. Dans ce spectacle non narratif, le plaisir vient de là : l’exploration, la découverte, l’apparence de l’improbable sinon de l’impossible, le tout enrobé dans une approche très ludique malgré le sérieux mis à réussir les manipulations.

Peut-être tous les numéros ne sont-ils peut-être pas exactement au point – on doit avouer ne pas voir l’intérêt des boules mises en rotation au bout d’un fil que l’artiste esquive de la tête – mais il se dégage de cette proposition un charme certain, un parfum d’émerveillement au contact de découvertes partagées. Poétique, inattendu, et plein de charme.

« De Cuyper vs. De Cuyper » de la Cie Pol & Freddy ©Tomás Amorim

Jonglage sans frontières

Dans sa sélection de jongleurs venus d’au-delà des frontières françaises, Vincent Berhault, le directeur de la Maison des jonglages, a eu la main plutôt heureuse.

On a loupé Sawdust Symphony, de Michael Zandl, David Eisele et Kolja Huneck, dont tous les spectateurs parlaient le lendemain de la représentation, mais on a eu le plaisir de découvrir quelques très beaux spectacles.

Tel est le cas de Gibbon, de Jose Triguero et Chris Patfield, un duo captivant qui pose sa dramaturgie muette avec une élégance déconcertante. La trame de base est la répétition de l’échec : louper un lancé ou une rattrape, laisser choir la balle, ce qui interrompt la musique – on ne compte plus le nombre de faux départs de Bob Dylan qu’accumule le spectacle, et on pense évidemment à la phrase de Samuel Beckett, ?“Try Again. Fail Again. Fail Better.” A vrai dire, ces ratés sont parfaits : parfaits de synchronicité, parfaits de précision, parfaits en ce qu’ils permettent, sur cette base que l’on pourrait imaginer chancelante, de déployer tout un dialogue entre les deux interprètes, et finalement entre les deux interprètes et la salle une fois que celle-ci commence à comprendre les rythmes et les codes. C’est un spectacle déconcertant, qui rayonne grâce à la qualité de présence de ses interprètes : en utilisant cette expérience universelle qu’est l’échec, ils réussissent à tisser une connivence chaleureuse, à créer autour d’eux une aura de puissante bienveillance. La preuve que l’on peut jongler avec une grande humanité, en plus de le faire avec beaucoup d’humour… et de dextérité.

Dans un registre beaucoup plus burlesque, De Cuyper vs . De Cuyper de la compagnie belge Pol & Freddy a enflammé le parvis devant le Centre Houdremont à l’ouverture du samedi. Il s’agit de pousser dans ses retranchements les plus délirants une proposition de départ pas si invraisemblable : et si le jonglage était traité sous forme de compétition, comme du sport entertainement ? Sur cette base, des épreuves de plus en plus farfelues s’enchaînent : le lancer de massue cède la place à des courses de voitures électriques ou à des matchs sur un ring où le jeu est de bousculer son adversaire pour l’empêcher de jongler. Un spectacle délibérément dingue, où la participation du public – par exemple pour attribuer des notes aux joueurs, à la manière d’un jury de patinage artistique – a dégénéré en grandes scènes collectives, les artistes profitant d’un public composé pour un bon tiers de jongleurs pour créer de nouvelles épreuves en équipes. Foutraque et réjouissant.

Sur un ton moins extravagant, le spectacle Rollercoaster de Wes Peden est un OVNI assez ébouriffant. Ce jongleur virtuose propose là un spectacle qu’il a tourné aux quatre coins du monde, où les tableaux s’enchaînent pour culminer dans des prouesses techniques qui finissent par échapper au commun des spectateurs. Massues, balles, assiettes chinoises, anneaux, tous les objets à jongler sont bons à prendre, y compris des objets insolites et improvisés lorsque l’artiste s’auto-inflige des gages à chaque enchaînement manqué. Ca va à toute allure, l’univers s’inspire des parcs d’attraction et de leurs montagnes russes, les couleurs sont vives, le tout est servi sur un fond de beats électro minimalistes et assez rétros – d’aucuns diraient même un peu frustres. C’est très impressionnant. En même temps, on peut regretter que cela laisse assez peu de place au spectateur en le saturant d’actions en permanence – et le lien avec la salle semble, inexplicablement, très peu travaillé, comme s’il s’agissait davantage de faire une démonstration que d’instaurer un échange avec un public.

Sans égrener la totalité des spectacles de la programmation, on peut dire qu’on aura trouvé l’ensemble d’une très bonne tenue, y compris les plateaux partagés et autres PMF (pour “Petits Moyens Formats”, qui sont des fenêtres sur des projets en cours). Seule réelle déception, la carte blanche à Jay Gilligan, jongleur émérite, qui a pris en otage le public resté le voir le samedi soir en dépassant d’une heure le temps qui était prévu pour servir une conférence hermétique lors de laquelle il ne fera aucun effort pour se mettre à la portée des spectateurs. Petite ombre au tableau, certes, mais c’est le risque inhérent aux cartes blanches, et, par contraste, celle accordée à Ludor Citrik n’était pas décevante, l’artiste ayant poussé son humour trash aussi loin qu’il le pouvait dans ce cadre, avec quelques jolis clins d’œil adressés à ses camarades jongleurs et jongleuses.

Dans l’ensemble, un événement de haute tenue, qu’on se fera une joie de voir revenir l’an prochain !

Le festival se prolonge jusqu’au 25 avril, avec la possibilité de découvrir le très excellent Yokaï Kemame, l’esprit des haricots poilus de la Cie Defracto le 21 (notre critique), ainsi que FabriK de la Cie Kor les 24 et 25.

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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