Cirque
« Ether », l’insaisissable alchimie de la rencontre entre deux êtres

« Ether », l’insaisissable alchimie de la rencontre entre deux êtres

22 novembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

A l’occasion de la Nuit du Cirque, le centre culturel Houdremont (La Courneuve, 93) programmait le dernier spectacle de Fanny Soriano (cie Libertivore), nommé Ether. Un duo pour deux aériennes, un cirque de l’intime muet, ciselé, beau et fragile comme un rêve, incarné néanmoins comme la dramaturgie du corps, seule, le permet.


On est heureux du retour de Fanny Soriano, l’une des belles signatures de la scène circassienne contemporaine, en tous cas du côté de la France. Elle donne ici une suite à Fractales, sa dernière pièce, qui était une grande forme. Ether, dont il s’agit ici, revient à la formule du duo, comme dans le très beau Phasmes. Toujours avec une grande attention à la qualité de la relation, à l’humanité des interprètes, à la chorégraphie des corps, Fanny Soriano écrit avec Ether une partition sensible et élégante, pour nous parler de la cohabitation, et donc de relation dans l’espace.

De la scénographie et de ses rapports à la topographie

Pour structurer l’espace d’une rencontre en huis clos, la metteuse en piste n’a pas la mauvaise idée de nous renvoyer aux figures du mur ou de la boîte. Au contraire, c’est un espace ouvert au regard, et constitué en verticalité de prime abord, qui constitue le terrain de ce jeu de rencontre.

Il suffit de deux toiles de parachute, bien mises en valeur par la lumière, pour déligner un espace à se partager. Accrochée au plafond, l’une des toiles fait comme un matrice, le ventre de textile dont les deux interprètes pourront sortir. Au sol, posée exactement au-dessous, une seconde toile est étalée au sol, et délimite le champ du jeu. C’est un ciel qui surplombe une terre, un utérus qui fait face à la nudité inhospitalière du monde post-partum, deux principes immédiatement et lisiblement en tension.

Une excellente idée de mise en scène a été d’animer ces deux topos, au lieu d’en faire des éléments statiques. Comme la vie va et vient, et que le monde bouge, ces deux toiles ne restent pas immobiles. On ira même jusqu’à dire qu’elles ne restent pas inertes, et à plusieurs moments, le dôme inversé créé par la toile suspendue au cintres va être animé de mouvements. Il peut s’agir de dilatations, il peut s’agir de rétractations, et leur rythme peut faire comme la respiration d’une créature aérobie, même si à d’autres moments la lenteur des mouvements et un éclairage bleu peut évoquer une méduse ou une anémone géante. Fleur vivante ou amibe, elle offre en tous cas de très belles images, qui ne sont pas dépourvues d’un certain caractère troublant.

Duo émouvant sur le fil

Pour mettre en corps sa dramaturgie visuelle – le spectacle est entièrement muet – Fanny Soriano choisit de faire appel à deux anciennes élèves de Fratellini, à qui elle enseigna il y a quelques années. Pauline Barboux et Jeanne Ragu (cie L’Envolée Cirque) lui offraient la possibilité d’évolutions maîtrisées sur l’axe vertical, puisqu’elles sont danseuses sur Quadrisse, un agrès qu’elles ont inventé et qui se composent de quatre fils terminés par des pelotes.

Les possibilités de l’agrès sont assez proches d’une corde lisse. Elles permettent en tous cas aux deux interprètes de camper de très beaux tableaux : une aérienne descendant de la toile de parachute / matrice le long de son fil / cordon ombilical, des ascensions à deux faites en opposition ou au contraire en coopération, des balancements furieux et désordonnés et des moments de fusion chargés d’intensité.

Il faut reconnaître au duo que compose Pauline Barboux et Jeanne Ragu une grande force d’expression. Parce qu’elles travaillent ensemble depuis longtemps et se connaissent par cœur, elles arrivent à communiquer une grande puissance au(x) lien(s) que leurs personnages portent. Il y a une complicité authentique et évidente entre les interprètes, qui rendent profondément émouvantes les scènes d’embrassades ou d’entraide. On ne sait exactement ce que les personnages sont l’une pour l’autre, amies ou ennemies, soeurs, peut-être amantes, en tous cas troublées, mais une chose est sûre : la qualité de relation existant entre les deux artistes rend le spectacle beaucoup plus puissant qu’il ne l’aurait été sans.

Une mise en piste élégante pour une dramaturgie ouverte

Beaux tableaux et beau duo, donc, au service on l’a dit d’une exploration de l’intime. Fanny Soriano sonde ici le minuscule et le frémissement, amplifiés jusqu’à prendre tout l’espace disponible, mais c’est bien l’insaisissable texture des relations entre les êtres qu’elle tente de donner à voir ici. Et y réussit plutôt très bien.

Au-delà de la réussite formelle de la proposition – scénographie impressionnante et chargée de sens, duo aérien doué – Fanny Soriano mène son spectacle avec élégance. En effet, elle n’assène rien, n’impose pas de sens de lecture, ne trouble pas la pureté du geste avec un bavardage inutile. Comme ses autres pièces, Ether est très chorégraphié et très dépouillé en même temps, les états de corps sont là pour traduire les états de l’âme, le mouvement indique et révèle autant qu’il cherche la présence d’une émotion incarnée dans la chair. Une dramaturgie sans paroles mais parfaitement lisible, qui tient largement le spectateur en haleine pendant l’heure que dure la représentation.

Les mouvements verticaux composent une dimension assez mystique, une tentation à explorer ce qui se trouve en bas comme une aspiration à retourner vers un monde d’apesanteur. Les mouvements au sol se déploient en cercles, à bout de corde, en épuisant rapidement les possibilités de s’éloigner, concentrant le mouvement vers l’intérieur, dans un rapprochement inexorable des corps qui occupent le même périmètre.

On salue également l’élégance de la mise en lumière et de la mise en musique. Un travail très réussi est mené sur le contraste entre la toile rayonnant les lumières et couleurs qui la traversent, le corps des interprètes dessiné par des lumières rasantes, et le fond noir sur lequel ces éléments se détachent. Parfois, le contraste entre une interprète nimbée d’une lumière chaude et le noir absolu du fond de scène rappelle les peintures lumineuses exquises de Raphaëlle Boitel et Tristan Baudoin. La musique évolue lentement pour passer par toutes les couleurs possibles, une présence constante qui sait pourtant se faire extrêmement discrète.

En somme, il s’agit d’une réussite, à peine entachée de quelques dérythmes le soir où nous l’avons vu, le spectacle étant encore tout frais. C’est une proposition à la plastique soignée, mais qui touche profondément, du fait de cette sororité très incarnée, de la grâce tranquille que le duo d’aériennes insuffle au cœur du dispositif. A découvrir.

Distribution
Écriture Chorégraphie Fanny Soriano
Interprètes Pauline Barboux et Jeanne Ragu
Scénographie Oriane Bajard et Fanny Soriano
Lumière Cyril Leclerc
Musique Gregory Cosenza
Costumes Sandrine Rozier
Collaboration chorégraphique Mathilde Monfreux et Cendrine Gallezot
Conception machinerie Arnaud Sauvage
Régie générale Vincent Van Tilbeurgh
Régie lumière et son Olivier Schwal
Photo : ©Gaël Delaite

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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