Cirque

Des « 5es Hurlants » très civilisés, ou quand le cirque montre qu’il sait se mettre en scène

Des « 5es Hurlants » très civilisés, ou quand le cirque montre qu’il sait se mettre en scène

08 juillet 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 4 au 20 juillet, Raphaëlle Boitel et sa Cie L’Oublié(e) présentent 5es Hurlants à la Scala à Paris. Une belle proposition de cirque faite pour les plateaux de théâtre, qui dépasse très largement la simple performance physique ou la seule prouesse technique pour entrer dans un propos vraiment dramatisé, et non sans une certaine classe. Peut-être un tantinet formel, mais indéniablement maîtrisé; une belle réussite.

Classieux, tout cela est classieux.

Déjà, présenter un spectacle de cirque à la Scala, c’est classieux. A l’instar de Yoann Bourgeois, cela vous pose parmi les artistes bankables, ceux qui font du beau, du léché, du qui passe bien même dans un théâtre privé. Et ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose, n’en déplaise aux esprits chagrins.

L’ambiance musicale aussi, classieuse. Du classique, surtout, à dominante opératique. Réhaussé d’une pointe de rock tout de même, pour garder un peu de la furieuse authenticité de la discipline.

L’ambiance lumineuse: classieuse. Une scénographie extrêmement dépouillée, des pendrillons noirs qui font une belle black box, des agrès disposés sur le plateau sans aprêt, mais non sans réflexion. C’est la lumière, très belle, très travaillée, qui fait l’habillage. On alterne pleins feux et quasi-noir. Les artistes sont souvent mis en valeur par une poursuite faite avec des découpes, qui les fait brutalement surgir de l’obscurité environnante. La lumière cache, la lumière révèle, la lumière crée des théâtres d’ombres même, sans jamais avoir la vulgarité de se muer en éclairage criard de concert pop. Elégante! On se demande en revanche ce qu’apporte l’idée d’utiliser en partie comme sources de vieux projecteurs de films sur bobines.

Mise en scène: impeccable. Chaque circasien.ne a son tour de piste en solo – on dit: tour de piste, par habitude, car ici le plateau est rigoureusement rectangulaire, et le public frontalement disposé – mais tout le spectacle est rythmé par de très beaux mouvements de groupe chorégraphiés avec goût. Cardu rythme, il y en a énormément dans ce spectacle, et un grand talent des interprètes à se glisser dans les pulsations voulues par la metteure en scène. Le ballet est d’autant mieux réglé que figurent au plateau deux comédiens-techniciens, qui assistent les cinq circassien.ne.s autant qu’ils participent, eux-mêmes, au jeu, et, il faut le dire, à la dramaturgie.

C’est bien pensé, bien mis en mouvement et en images, très abouti. Du bel oeuvre.

Si on est juste, et il serait mieux qu’on le soit, on va dire que par moments la proposition de Raphaëlle Boitel nous semble un brin formelle. A force de mettre un soin méticuleux à tout régler finement, les déplacements, les lumières, les émotions de chacun.e.s au plateau, nous saturons parfois en tant que spectateurs, et ils perdent parfois leur énergie et leur cohérence en tant qu’interprètes.

Mais cela reste globalement très bon.

Le propos est de théâtraliser l’envers du décor, le temps d’avant la représentation, l’entraînement, et c’est très réussi. Rien n’y manque: la répétition des gestes et des ratés, l’angoisse de ne pas réussir et celle de se blesser, la nécessité et la puissance du groupe, la lutte aussi de chaque individu pour ne pas se laisser phagocyter complètement par les attentes de la troupe. L’interdépendance entre le plateeau artistique et le plateau technique. Et une figuration de la parade, consubstantielle aux arts du cirque, à la fois drôle et tendre.

Les cinq circassiens s’entendent visiblement très bien: la cohésion, l’exécution d’ensemble, sont hors de tout reproche. On assiste à de belles démonstrations de leur art – en même temps que ce n’est qu’un argument du propos global, et qu’on n’assiste pas qu’à cela, loin s’en faut. On pourrait même dire que certains agrès sont assez frustrement utilisés, comme les balles par exemple.

En somme: c’est effectivement du cirque-théâtre, du cirque écrit pour le théâtre, en frontal, avec une dramaturgie qui n’est pas qu’une pâle excuse, un vrai travail, très estimable et très convaincant, sur une ambiance au moins si ce n’est pas sur une narration.

C’est tout-à-fait agréable à regarder, c’est plein de grâce et d’intelligence, avec des interprètes talentueux et attachants.

Il ne faut pas bouder son plaisir: quitte à ne pas cuire sous le soleil d’Avignon, on peut tout-à-fait aller goûter la fraîcheur de la salle de la Scala, et s’en trouver très satisfait!

 

Distribution

conception, mise en scène Raphaëlle Boitel

avec Tristan Baudoin, Salvo Cappello, Alejandro Escobedo, Clara Henry, Loïc Leviel, Nicolas Lourdelle, Julieta Salz

collaboration artistique, scénographie et lumière Tristan Baudoin
musique originale Arthur Bison
régie plateau Nicolas Lourdelle
régie son Arthur Bison
constructions Silvère Boitel
aide à la création son et lumière Stéphane Ley, Hervé Frichet
costumes Lilou Hérin

Visuels: ©Sophian_RIDEL

« Savoir faire Savoir » ou le retour d’Arts & Crafts
Avignon OFF 2019 : « T-Rex, chronique d’une vie de bureau ordinaire », stupeurs et tremblements dans l’open space
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *