Cirque

Avec « Dans ton coeur », les acrobaties de AKOREACRO visent plus juste

Avec « Dans ton coeur », les acrobaties de AKOREACRO visent plus juste

21 octobre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Création de 2018, Dans ton coeur de la compagnie de cirque AKOREACRO est présenté jusqu’au vendredi 26 octobre au festival du cirque actuel CIRCa. Un spectacle très acrobatique au rythme entraînant, bénéficiant d’une très belle mise en jeu et d’un accompagnement musical de qualité. Malgré quelques réserves sur le traitement des thèmes, c’est globalement très réjouissant.

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Du beau cirque servi par une belle écriture!

AKOREACRO, c’est un mélange d’ingrédients assez géniaux, dont on sait qu’on peut attendre du très bon: la force du groupe, une pléthore d’acrobates de très grand talent, deux voltigeurs impeccables, des musiciens généreux et infatigables, beaucoup de bonne humeur et d’envie.

Pourtant, de leur dernière création, Klaxon, on avait écrit, un peu désolé, qu’elle manquait de travail dramaturgique, d’une histoire de qualité qui la ferait tenir, bref, d’idées originales pour transcender le simple enchaînement de prouesses techniques. Le tir est corrigé à l’occasion de ce Dans ton coeur.

Pour ce spectacle, les circassiens se sont en effet attachés la personne de Pierre Guillois à l’écriture et à la mise en jeu. Et ça, ça change tout. Ancien directeur du Théâtre du Peuple de Bussang, un peu touche-à-tout, on doit notamment à Pierre Guillois le très réjouissant Opéraporno.

Cette patte facétieuse et truculente se retrouve bien ici: une fantaisie pleine d’humour – avec un soupçon de gaudriole – autour d’un couple qui se forme, se déchire, se réconcilie. Sorte de vaudeville déjanté et bondissant, imbibé de cirque et habillé d’un glaçage de contemporanéité. C’est facile à suivre, assez réjouissant, La trame narrative tient très bien le spectacle de bout en bout, et s’autorise des accidents parfaitement surréalistes et poétiques, comme cette scène où Claire Aldaya, la voltigeuse, seule femme en scène, s’élève dans les airs dans une baignoire pleine de mousse, tandis qu’un improbable cours de natation sur trapèze Washington se déroule sur la piste.

De la technique, de la prouesse, mais pas que…

Evidemment, même avec une bonne narration, un spectacle de cirque n’est pas grand chose sans technique, et AKOREACRO aime bien proposer à son public des prouesses qui le laissent pantois devant les évolutions de ses voltigeurs. Dans ton coeur ne fait pas exception à cette règle, et les spectateurs auront le droit à quelques passages, notamment au cadre aérien, qui lui couperont le souffle.

Mais une grande ingéniosité se détache également du début du spectacle, où, sans prise de risque vertigineuse mais pas sans technique, la troupe met en scène, à deux reprises, une sorte de théâtre de marionnettes improvisé, avec des voltigeurs en lieu et place de marionnettes! Derrière un mur de tapis dressé au centre de la piste, les porteurs se relaient pour faire apparaître le couple de voltigeurs au-dessus de la bande, ainsi que les accessoires et éléments de décor nécessités par les deux scènes – le coup de foudre sur la chaîne de montage d’une usine, la dispute conjugale dans la cuisine. Ce sont de vrais petits bijous d’humour et d’originalité, et chaque moitié du chapiteau bénéficie de l’occasion de voir une scène « côté coulisses » pour apprécier l’extrême complexité du ballet des porteurs.

Une mise en musique et en lumière de qualité

L’humour est l’une des marques de fabrique des créations d’AKOREACRO. Une autre marque particulièrement importante est la musique en musique, avec quatre musiciens dédiés, même si l’imbrication des rôles est faite pour rechercher une fusion de la troupe: certains musiciens prêtent la main à certaines scènes, et quelques circassiens y vont de leur air de violon ou d’accordéon. Globalement, la musique, omniprésente, est tout-à-fait entraînante, et convient parfaitement au spectacle et à son ambiance.

On relèvera également ici que la mise en lumière, parfois un peu oubliée dans les spectacles, est ici d’excellente qualité: le travail de Manu Jarousse mérite qu’on le salue, car il apporte une couleur subtile à l’ensemble, qui réussit particulièrement dans la fameuse scèen de la baignoire volante et du cours de natation.

Des choix narratifs qui suscitent quelques réserves

On ne relèvera pas beaucoup de bémols dans ce spectacle, qui, bien que jeune, est déjà plutôt rôdé, avec un groupe impressionnant qui maîtrise déjà très bien sa coordination. Ces bémols ont trait, plutôt, aux choix narratifs.

D’une part, on ne peut s’empêcher de trouver certaines scènes un peu violentes. Et on n’est pas certain que la chute – c’est la femme qui gagne en terrassant tous ses adversaires à coups de poings ou de hublots de machine à laver – justifie la morale de ces passages – la femme forte peut venir à bout de ses adversaires masculins en se rabaissant à leur niveau, c’est-à-dire en déchaînant la violence.

D’autre part, on n’est pas tout-à-fait à l’aise avec le personnage de la maîtresse du mari volage – en faisant l’économie de ce qu’on pense des situations vaudevillesques. En effet, puisque Claire Aldaya, qui joue l’épouse, est la seule femme en scène, le rôle est porté par un homme, et pas des moins musculeux puisqu’il s’agit de Maxime La Sala, le porteur cadre aérien – par ailleurs techniquement impressionnant. Joliment travesti en femme fatale, il se dandine et fait des moues, en reprenant quelques codes du music-hall et de la drag-queen. Le malaise vient que le public rit à gorge déployée – mais rit du travestissement en lui-même, donné comme objet de ridicule, et des situations scabreuses ensuite représentées, le « comique » venant en grande partie alors de l’effet transgressif de voir deux hommes s’embrasser étroitement. Ce choix, délibéré, de tirer le rire d’une présentation délibérément outrageuse et ridicule d’un homme travesti qui en séduit un autre, dans une époque de flambée intolérante où l’homophobie et la transphobie reprennent du poil de la bête, ne semble pas judicieux. Tout spectacle est politique, puisque qu’il offre des symboles et un rapport au monde à un public, que l’on souhaite nombreux. Il y a ici un impensé au niveau des représentations offertes. surtout que le dénouement du spectacle est un retour à l’ordre normé – hétérosexuel, marital, reproductif, monogame.

Un spectacle très recommandable néanmoins

Si l’on fait acception de ce bémol, qui n’a rien à voir avec la qualité proprement circassienne du spectacle, il semble que AKOREACRO tienne ici le ticket gagnant: humour, maîtrise technique, trame narrative solide, musique de qualité.

C’est un spectacle dont on est prêt à parier qu’il va beaucoup tourner. Et auquel on peut se rendre sans peur d’être déçu – la standing ovation le soir de la première à CIRCa tend à le prouver.

 

Prochaines dates:

22 – 30 novembre 2018 BREST Le Quartz, Scène nationale
14 – 16 décembre 2018 LE HAVRE Le Volcan, Scène nationale
17 – 20 janvier 2019 QUIMPER Théâtre de Cornouaille – Festival Circo Nova
25 janvier – 10 février 2019 ANTONY Théâtre F. Gémier / La Piscine – Espace Cirque Antony
12 – 17 mars 2019 TOURNAI (Belgique) Festival La Piste aux espoirs
28 – 31 mars 2019 BEGLES Ville de Bègles
4 – 10 avril 2019 BOULAZAC L’Agora, Pôle cirque de Boulazac
2 – 8 mai 2019 LA ROCHELLE La Coursive, Scène nationale
15 – 26 mai 2019 PARIS La Villette, Espace chapiteaux

 

Distribution:

Écriture et mise en scène : Pierre Guillois

Claire Aldaya Voltigeuse
Romain Vigier Acrobate, porteur
Maxime Sole? Acrobate, trapèze Washington
Basile Narcy Acrobate, porteur, jongleur
Maxime La Sala Porteur cadre Antonio Segura Lizan Voltigeur
Craig Dagostino porteur, acrobate Joan Ramon Graell Gabriel porteur, acrobate
Composition musicale et jeu
Vladimir Tserabun Contrebasse, violoncelle, basse Eric Delbouys Batterie, percussions, guitare
Nicolas Bachet saxophone, acrobate Johann Chauveau clavier, flute

Soutien aux techniques de cirque : Fabrice Berthet & Yuri Sakalov
Regard chore?graphique : Roberto Olivan
Oreilles exte?rieures : Bertrand Landhauser
Assistante a? la mise en sce?ne : Le?a de Truchis
Costumes : Elsa Bourdin assiste?e de Juliette Girard et Ade?lie Antonin
Sce?nographie circassienne : Jani Nuutinen / Circo Aereo
Construction : Les Ateliers de construction, Maison de la Culture de Bourges
Re?gie Ge?ne?rale / Chef Monteur : Ide?al Buschhoff
Cre?ation lumie?re / Re?gie lumie?re : Manu Jarousse
Cre?ation sonore / re?gie son : Pierre Maheu
Intendante / Adjointes re?gie / Costumie?re : Nino, Ce?cile Roig, Ve?ronica Tserabun, Ce?line Gloux

Visuels: (c) Richard Haugton

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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