Cirque

Baro d’evel: être « Là », éperdument vivants l’un avec l’autre

Baro d’evel: être « Là », éperdument vivants l’un avec l’autre

20 octobre 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

En soirée d’ouverture du festival CIRCa à Auch, on pouvait découvrir ce vendredi , création de 2018 de la compagnie Baro d’evel. A partir d’un dispositif scénique très dépouillé, et d’un rien d’accessoires, les deux artistes et leur corbeau pie enchevêtrent leurs solitudes pour mieux entremêler les fils de leurs destinées. Un peu d’acrobaties, un zeste de danse, beaucoup de travail sur le chant et sur le son, une interprétation incarnée, et le fil tendu de la vie qui vibre éperdument. Beau, déroutant, émouvant. Très recommandé.

[rating=5]

« De ce côté, il y a le vide… »

Ainsi entame le personnage de Blaï Mateu Trias, perdu au milieu de l’immense scène blanche, une whitebox digne de Castellucci. Blaï Mateu Trias, avec sa stature immense drapée d’un costard noir, son regard un peu perdu, son sourire timide.

Retour en arrière.

Un sol blanc, trois murs blancs immaculés, celui du fond deux fois plus long que ceux de cour et jardin. Une lumière franche, très blanche. Le vide. Le rien. Si le spectateur est attentif en entrant dans la salle, il réalise qu’un très léger bruit de fond est diffusé dans la salle, comme un bruit… blanc justement. Pourtant, cet espace vierge est donné d’emblée comme prégnant de possibilités. Ne serait-ce que parce qu’il est proposé comme l’espace d’un spectacle sur le point d’advenir.

Et ce qui advient, c’est un accouchement. A cour, le mur frémit, son enduit s’effrite, le matériau se déchire au ras du sol. Sortent, les pieds devant, Blaï Mateu Trias et un pied de micro. Ils s’extirpent, se redressent, gagnent le centre de la scène. Jeu de pantomime. Puis: « De ce côté, il y a le vide… » On attend le discours. Il n’aura pas lieu.

Dans le fond, un corbeau pie passe. Repasse. Le personnage le suis du regard. L’oiseau déchire les notes du discours. Jeu comique entre l’homme et l’animal. Et puis…

A cour, encore, le mur se fendille, encore. D’une déchirure verticale naît à la scène le personnage de Camille Decourtye. La rencontre peut avoir lieu.

, c’est un spectacle en forme d’énigme, un entretissé habile de pas de côté et d’entrées latérales, qui ne dit jamais exactement où il en est ni où il va. Parce que l’important, c’est d’être , au présent, immergé dans ce que disent les corps et les regards. Spectacle saturé de symboles, mais constamment surprenant. Libre et explosif. Tendu sur un fil à vif, en même temps que redoutablement intime.

C’est une oeuvre très peu définissable, qui emprunte beaucoup au jeu théâtral, passe par quelques portés, est traversée par la présence de l’oiseau, possède une dimension plastique claire autant qu’incontournable, repose sur un travail poussé sur la sonorisation, est transcendée par la grâce du chant, transportée par la danse. Comme un poème un peu abstrait par certains côtés, mais indubitablement incarné.

Ce qui en ressort, c’est la puissance de la rencontre et des liens qu’elle crée. Un homme, une femme, deux être qui d’abord suspendus au milieu du rien y inscrivent progressivement une histoire riche de toutes les douceurs et de tous les déchirements. S’éloigner, s’embrasser, s’élever, inventer un angage commun, tandis que les traces s’accumulent et persistent sur le canevas blanc qui devient fresque.

Quand les deux interprètes reprennent, chacun à sa mesure, l’aria « When I am laid in earth » de l’opera Dido and Aeneas de Henry Purcell, un frisson d’émotion glisse le long de l’échine du spectateur. Pourtant, quand au tableau suivant les deux êtres doivent inventer un moyen de descendre du haut du mur où ils sont allés se percher, ce sont des larmes de rire qui coulent. Cette succession d’émotions puissantes autant que contradictoires, c’est la marque d’une dramaturgie parfaitement aboutie.

Si on accepte de ne pas chercher à tout prix le sens du moindre geste et de la moindre situation, et qu’on se laisse bercer par l’ensemble, propose un magnifique voyage, sensible et poignant, qui réusst à raconter l’universel avec une sobriété désarmante.

Un très beau spectacle, à découvrir absolument, constitue le premier volet d’un dyptique qui se poursuivra avec la création en 2019 de Falaise.

Dans le cadre de CIRCa le spectacle est encore programmé le dimanche 21 octobre à 16h30. Puis en tournée, à Perpignan en novembre, à Toulouse en janvier, à Lille en mars…

Baro d’evel – Teaser Diptyque Là, sur la falaise from Baro devel cirk on Vimeo.

Auteurs et artistes interprètes : Camille Decourtye, Blaï Mateu Trias et le corbeau pie Gus. Collaboration à la mise en scène : Maria Muñoz, Pep Ramis / Mal Pelo. Collaboration à la dramaturgie : Barbara Métais-Chastanier. Scénographie : Lluc Castells assisté de Mercè Lucchetti. Construction : Jaume Grau et Pere Camp. Collaboration musicale et création sonore : Fanny Thollot. Création lumières : Adèle Grépinet. Création costumes : Céline Sathal. Musique enregistrée : Joel Bardolet (arrangements des cordes), Jaume Guri, Masha Titova, Ileana Waldenmayer, Melda Umur. Régie générale : Cyril Monteil. Régie plateau : Flavien Renaudon. Régie son : Brice Marin. Production Diffusion : Laurent Ballay et Marie Bataillon. Photos : (c) François Passerini.

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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