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[CDLR] A Chalon Dans La Rue, une programmation IN convaincante!

[CDLR] A Chalon Dans La Rue, une programmation IN convaincante!

01 août 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Chalon Dans La Rue, rebaptisé cette année « festival des espaces publics », présentait une sélection IN tout-à-fait convaincante: des propositions variées, intelligentes, inscrites dans des temporalités et des espaces renouvelés par rapport aux éditions antérieures. Retour sur quelques coups de coeur.

Quand Bruno Alvergnat et Pierre Duforeau sont nommés à la direction de L’Abattoir, CNAREP de Chalon-sur-Saône, le 19 juin 2017, ils se retrouvent également à la tête du festival Chalon Dans La Rue. Mais, au vu de la date de leur arrivée, c’est Pedro Garcia, leur prédécesseur, qui a présidé à la programmation de l’édition 2017. Aussi l’édition 2018 était-elle attendue, à la fois par les festivaliers fidèles et les spécialistes du secteur.

Comme beaucoup de festivals, Chalon Dans La Rue connaît la dichotomie IN/OFF. La sélection du IN a toujours été diversifiée, mais, peut-être, ces dernières années, laissait-elle un peu le spectateur sur sa faim: il s’en disait que les places étaient un peu chères pour des spectacles souvent superlatifs, avec des dispositifs considérables, mais n’arrivaient pas toujours à émouvoir les spectateurs.

De ce point de vue, le IN de l’édition 2018 ne déçoit pas. Effectivement, une certaine façon de créer du spectaculaire semble avoir été évacuée: foin des spectacles à 5000 personnes et à 30 interprètes, qui réclament grues et moyens techniques gargantuesques. Exit compagnie Transe Express et consorts? Sans doute pas définitivement, mais les rendez-vous se sont multipliés aux profits de spectacles plus intimes, construisant des points de rencontre sur la durée et en des lieux multiples. Ainsi, les peintures lumineuses dansées de Vincent Glowinski (aka Bonom) sont différemment spectaculaires, mais on ne peut pas nier qu’elles sont propres à capter l’attention d’une large foule, et qu’elles déploient une esthétique nouvelle dans les espaces publics et sur les façades des bâtiments. De même de la performance étonnante de Johanne Humblet de la compagnie Les filles du renard pâle: perchée, seule, sur un fil tendu le long de la Saône, dans un endroit très passant, avec des éclairages soignés, elle installe un autre rapport au public et à la spectacularité. C’est beau, c’est impressionnant, et cela construit des souvenirs à toute une foule de festivaliers sur un temps étalé; chacun.e en retirera des images qui compléteront celles des autres, une mosaïque d’expériences sensibles plutôt qu’un concentré, ramassé en 90mn qui laisse moins d’espace à la singularité des points de vue. Comme pour compenser la sobriété de la proposition, les dieux de l’orage se sont d’ailleurs joints à la partie, pour que l’ascension sur le fil, sur fond de ciel zébré d’éclairs, se charge d’électricité.

On a déjà écrit, dans une critique à part, tout le bien que l’on pense du magnifique J’ai peur quand la nuit sombre de la compagnie ERd’O. Une programmation audacieuse, puisqu’il fallait faire le pari que les spectateurs viendraient chercher le théâtre au fond d’un petit bois, très en périphérie de la ville. Mais la force de la proposition, coup de poing esthétique et scénographique à l’écriture magistralement maîtrisée et à l’interprétation merveilleusement tendue, a réussi à déplacer les foules. Cette décomposition des thèmes du conte du Petit Chaperon Rouge ne méritait pas moins.

En théâtre de rue et dans le IN toujours, d’excellentes propositions voisinaient avec celle d’Edith Amsellem. Le spectacle Sainte Dérivée des Trottoirs, qui prend racine dans l’histoire caribéenne, met les spectateurs face à une prêtresse qui raconte la dure réalité d’Haïti, sans misérabilisme ni appel à la compassion, mais avec une justesse et une conviction qui font mouche. La compagnie 100 Issues présentait Piégé en surface, proposition très circassienne mais aussi très écrite, qui prend appui sur un match de football joué au Chili en 1974, deux mois après le coup d’Etat qui avait porté Pinochet au pouvoir.

La compagnie Teatro del Silencio poposait quant à elle Cap au cimetière, déambulation spectaculaire de théâtre de rue, qui englobait tout aussi bien des numéros aériens portés par une circassienne talentueuse, et de la musique jouée en direct. La procession ne manque pas de panache: les comédiens de la troupe sont en effet rejoints par des amateurs du coin avec qui ils ont préparé le spectacle, pour des effets de foule d’autant plus impressionnants que maquillages et costumes sont très travaillés. Les images sont extrêmement fortes: entre le point de départ de la procession, une croix plantée au milieu d’un tas de terre occupant le tablier du pont le plus passant de Chalon, et l’arrivée dans le cimetière, dont la terre grasse a été installée à côté de l’hôtel de ville, divers effets pyrotechniques auront été employés à la grande joie des jeunes spectateurs. Il ne s’agit pas, cependant, de seulement communiquer par les images: le texte, tiré du Beckett et Godot du dramaturge chilien Juan Radrigan, est bien présent, et on peut même en dire qu’il est exigeant. Peut-être est-ce là que la proposition achoppe: les scènes jouées à hauteur d’homme sont presque impossibles à voir tant la foule massée autour est nombreuse et compacte, et le texte est souvent inaudible. Le spectateur est alors perdu devant des images certes belles, mais qui lui deviennent à moitié incompréhensibles. C’est bien dommage.

A l’opposé, certaines propositions permettaient une grande intimité avec les artistes, et invitaient à prendre le temps de recomposer les pièces du puzzle. #homies de la compagnie Asphalt Piloten était de ceux-là, qui liait la danse à l’installation plastique, tirant là aussi le festival du côté de la performance. Trois danseuses occupent l’espace d’un appartement presque vide, sous les toits du musée Nicéphore Niépce. Le public s’y promène librement, invité à rester une heure. Les interprètes dansent, évidemment, mais surtout se déplacent, prennent des poses, échangent imperceptiblement leurs rôles. Reliées aux spectateurs quand elles soutiennent – parfois – leur regard, elles se relient entre elles par l’usage des téléphones portables et des ordinateurs disposés dans les pièces. Le public, le privé et l’intime se mélangent graduellement, dans l’espace physique occupé par les corps autant que dans l’espace virtuel. Le temps finit également par s’écouler différemment, dans ce lieu clôt, non destiné à la représentation, où des histoires muettes s’écrivent puis s’échangent entre les interprètes, dont la présence, indéniable, contribue grandement aux propriétés hypnotiques de la proposition. C’est parfois émouvant, parfois intriguant, toujours une belle proposition.

Dans une modalité bien plus spectaculaire, Chloé Moglia et sa compagnie Rizhome étaient invitées à présenter La Spire, création de 2017 qui déploie dans un dispositif impressionnant les recherches de l’ancienne trapéziste autour de l’esthétique du corps suspendu. La Spire, c’est avant tout un objet, une immense torsade métallique, couchée à l’horizontal, dont les trois boucles sont éclairées par le dessous. Monumentale, mais, paradoxalement, aérienne et élancée, cette structure est le point de départ d’un jeu à plusieurs. A 7 mètres de hauteur, les cinq interprètes évoluent de concert, dans une dramaturgie du mouvement qui ne laisse pas vraiment de place aux soli: c’est en tant que groupe, surtout, ou en tant que porteuses d’interactions, que les artistes s’emparent de l’objet, font son ascension, mettent à l’épreuve son élasticité et leur propre résistance. Comme souvent, dans les créations de Chloé Moglia, quelque chose qui touche au mystique se met en place, à mesure que les mouvements ralentissent, que le temps s’étire, que les corps suspendus semblent ne plus devoir jamais se désolidariser de leur support. C’est beau et fort, en même temps qu’on est parfois gêné par une musique électronique tonitruante qui noie le public sous les basses. Entre une mise en lumière très fixe, et un accompagnement musical qui ne facilite pas toujours la concentration, on se dit qu’il reste de l’espace pour travailler l’immersion du public face à cette oeuvre sensible, où les plus imperceptibles mouvements peuvent être porteurs d’émotion.

Il faut mentionner, enfin, le théâtre forain de la compagnie Bêtes de foire – petit théâtre de gestes, qui a installé son petit chapiteau sur la Place du Collège. Il s’y joue un spectacle qui n’a pas de nom, un spectacle muet comme le nom de la compagnie le suggère, un spectacle poétique aussi, drôle également, qui mêle des techniques empruntées à droite et à gauche – jonglage, automates, dressage, prestidigitation, clown, mime, la liste est longue! – pour construire un univers très singulier. En son sein, deux personnages complémentaires bâtissent des histoires fragiles et émouvantes: elle couturière précise et sévère, lui artiste de cirque clownesque et diversement adroit. Accompagnés de leur complice sur quatre pattes, ils recréent l’univers du cirque, sans cirque et sans circassiens. Sur la petite piste circulaire, les numéros s’enchaînent: parfois ils révèlent une époustouflante maîtrise, comme les numéros de jonglage, parfois ils font appel à l’imagination du spectateur, invité à y croire, à substituer l’histoire qu’il se construit à la scène qui n’est qu’évoquée symboliquement devant lui. Le souci du détail, dans cette mise en scène miniature, ne contribue pas peu à la poésie qui s’en dégage: amoncellement minutieux d’éléments récupérés et remis en forme, il dessine tout un univers dans la pénombre du chapiteau. Les deux interprètes pilotent eux-mêmes musique et éclairages intimistes, dans une performance qui force le respect, à la fois par le point auquel elle est aboutie, et par la générosité avec laquelle elle est partagée.

Ce n’est certes pas là un catalogue raisonné ni exhaustif des spectacles du IN: tout juste un parcours personnel, singulier, tant il est vrai que le foisonnement des propositions ne permet pas, de toutes façons, de tout voir. Aussi bien, il y a parfois des déceptions, à l’instar de C’est pas là, c’est par là de la compagnie sud-coréenne GALMAE, qui laisse l’impression d’être passé à côté de quelque chose: au-delà de l’amusement potache de démêler et rembobiner les fils de cette « désinstallation perfomative », on a du mal à y trouver une émotion marquante.

Cependant, la conclusion semble claire: c’était là une programmation solide, qui tenait ses promesses de s’ouvrir à des formes renouvelées. On entre dans le street-art, dans la performance, dans une occupation différente, décalée, réinventée des espaces publics. Mais sans sacrifier à l’émotion, ni à ce rôle extrêmement important qu’ont les arts de la rue, qui est de créer des expériences et des souvenirs collectifs, aptes à transformer la façon d’habiter et de se représenter l’espace public. Et, dans cette mesure, cette programmation de IN 2018 est une réussite.

Bêtes de foire – Petit théâtre de gestes
De et par : Laurent Cabrol, Elsa De Witte. En piste : Laurent Cabrol, Elsa De Witte et Sokha. Sculpture personnages : Steffe Bayer. Construction personnages : Ana Mano, Thierry Grand.
Création musicale : Mathias Imbert, Natacha Muet, Piéro Pépin, Eric Walspeck. Création son : Francis Lopez. Création lumières : Hervé Dilé et Fabien Viviani. Gradins : Fred Sintomer. Route et Montage : Nicolas Durand. Administration : Les Thérèses. Remerciements: Antonin Bernier, Laurent Bonnard, To Quintas, Nino/Amalia/Mélinée

Cie En Rang d’Oignons – J’ai peur quand la nuit sombre
Direction artistique : Edith Amsellem. Scénographie : Edith Amsellem, Laurent Marro, Charlotte Mercier, Francis Ruggirello. Conception : Edith Amsellem. Comédiens : Yoann Boyer, Laurène Fardeau, Laurence Janner, Sophia Chebchoub, Anne Naudon. Musiciens : Francis Ruggirello. Chorégraphie : Yoann Boyer.

Les filles du Renard Pâle – 24h sur le fil
Funambule : Johanne Humblet. Musicien : Johann Candoré

Cie Rhizome / Chloé Moglia – La Spire
Direction artistique : Chloé Moglia. Conception / Réalisation technique : Éric Noël, Sylvain Ohl. Interprètes suspensives : Mathilde Arsenault-Van Volsem, Fanny Austry, Anna Le Bozec, Mélusine Lavinet Drouet, Chloé Moglia. Musicienne : Marielle Chatain. Régisseur général : Loïc Jouanjan. Ingénieur son : Gilles Olivesi.

Teatro des Silencio – Cap au cimetière
Direction : M. Celedon. Direction musicale : J. Martínez Flores. Composition : J. Martinez Flores, La Reine Mab. Scéno : M. Celedon, P. Jimenez. Costumes : C. Verdejo, V. Sala, ML. Monnot. Interprètes : B. Celedon Moraga, G. Celedon, L. De Maglie, F. Domenichini, L. Hormazabal, P. Jimenez, C. Joinet, J. Jourdes, Y. Lepe, K. Prugnaud, D. Rekatchevski, L. Sinic, A. Vasilakou, C. Verdejo. Musiciens : J.-P. Beirieu, J. Biereye, M. Duchier, S. Monce. Technique : F Araya, M. Arias, C Dreyfus, S. Najma. Administration / Production : F. Enjalbert, M. Daviot, Art Rythm Ethic, C.Morel Trinquet.

L’agenda cinéma de la semaine du 1er août
« L’Evangile selon Youri », de Tobie Nathan
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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