Spectacles

Boire et manger sur un plateau

Boire et manger sur un plateau

22 décembre 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Au théâtre, on ne mange pas, cela ne se fait pas ! Voyons. Enfin, la doctrine n’en est pas une. Si les pop-corn ne viendront jamais salir les sièges du théâtre de la Ville (Le Monfort a osé lui), la nourriture est un acteur souvent convoqué sur les plateaux.

Voir à manger

Manger, comme pisser, au théâtre c’est une option, Damien Malinas nous le disait il n’y a pas si longtemps : « On ne mange pas au théâtre ! Dans des manuels pour les enfants, j’ai pu étudier la différence entre le cinéma, où on peut manger… mais pas comme devant la télé ! Au théâtre, on entend « on n’est pas au cinéma, on ne mange pas ! ». Le cinéma c’est la pénombre. Quand il y a des concerts dans la cour d’honneur, le public se met à fumer et à boire de la bière. C’est donc l’acte même de théâtre qui impose cela. »
Et pourtant, sur scène, la question alimentaire se pose. Encore à l’affiche, l’aride et formidable Manger nous montre un monde où on mange du papier, on se tient le ventre, on se tord sous la douleur de la digestion dans une geinte au sol des plus radicales. Le corps devient un organe de survie, comme la bouche qui ici parle pleine, qui hurle aussi, que ce soit des slogans politiques, la musique baroque ou les chansons vulgaires.
Est-ce qu’un homme est ce qu’il mange ? Est-ce qu’un connard est plein de merde à l’intérieur ? A la fois questionnement éthique et chorégraphique, Manger se laisse dévorer malgré soi. Ici, le geste est rare, jamais ou presque, les danseurs ont la bouche ouverte, l’orifice est mal vu, et se nourrir, pour les danseurs classiques est un enjeu de carrière, il ne faudrait ni vieillir, ni grossir.

Manger n’est jamais vraiment un acte de plaisir sur les scènes, sauf, c’est ce que nous vous raconterons plus tard, si le repas sera partagé avec le public. Marina Abramovic, dans The Onion en 1996, mange un oignon en regardant le ciel et en se plaignant de sa vie. Elle se plaint alors que ces yeux  » Je suis fatiguée de changer d’avion si souvent, d’attendre dans les salles d’attente, les stations de bus, les gare, les aéroports… je suis fatiguée des contrôles.. »Sa performance est insoutenable. Il a ce texte de diva débordée et le dégoût de ce qu’elle ingère. Aucun plaisir, ni même de calorie ici. Mâcher et comme dire des banalités, une activité vile.

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Cuisiner sur une scène de théâtre : une activité comme une autre, par les temps qui courent. Il n’est jamais très difficile de comprendre ce que viennent faire ces moments culinaires dans les spectacles : il y a tellement plus incongru. La question que l’on se pose est toute autre : va-t-on avoir droit à une part du gâteau ? et que nous dira l’artiste, en nous faisant, ou pas, partager ?

Certains ne nous donnent pas une miette. La préparation ne doit pas passer la rampe. Lorsque Jean Lambert-wild, dans sa performance titrée Mon corps à la patrie, tes cendres au Panthéon  (2004), s’emploie à réaliser en direct un gâteau en forme de drapeau français, avec, en arrière-fond, des enregistrements sonores célébrant les héros tombés au combat, il veut aboutir à une pâtisserie sacrée. Pour que son corps à lui puisse dialoguer, de façon organique, avec la patrie. Devant nous, il mordra donc douloureusement dans ce gâteau. D’une autre façon, lorsque Robert Cantarella met en scène la pièce Hippolyte de Robert Garnier, en 2007, au Festival d’Avignon, il dirige Laure Mathis, dans le rôle d’une consciencieuse Nourrice qui prépare en direct, à côté de Phèdre sa maîtresse, une tarte aux pommes. Bientôt cuite au micro-onde… Grâce à des casques, qui nous font entendre chaque petit bruit, amplifié, ce four nous apparaît bientôt comme la métaphore de l’action. Hippolyte, Phèdre, Oenone, Thésée, y sont enfermés. A nous d’écouter les cris qu’ils poussent, assortis de bruits de couteau ou de cuisson. Ou de fermer nos oreilles et de reposer notre casque. Chez Lambert-wild comme chez Cantarella, les interprètes ne jouent pas avec la nourriture : c’est cette dernière qui joue.

En d’autres cas, la cuisine faite en direct permet aux comédiens de jouer.  Dans l’adaptation de My dinner with Andre  par les groupes Tg Stan et De Koe, reprise récemment à Paris, les deux interprètes dînent réellement, pendant trois heures trente. Le but de cette entreprise ? Voir ce qui peut arriver. Laisser le théâtre dériver vers de la vraie conversation, touchant à la vie personnelle des comédiens, à leurs convictions… L’alcool aidant, les langues se délient… Et les aliments, selon leur nature, influencent différemment l’action… Chaque soir, un chef différent fait la cuisine, mais une fois encore, pas de nourriture offerte. Les critiques conseillaient d’ailleurs au public de dîner avant. Afin d’être en état de résister à la tentation, et d’observer les effets produits par les mets proposés…

Lorsque ces derniers sont offerts, les choses deviendraient-elles plus simples ? Au contraire : l’acte a souvent des sens multiples. Dans le dernier spectacle de Philippe Quesne, Next day, des enfants jouent. Et suivent une formation de super-héros. Qui les amène, à un moment, à penser aux problèmes qu’ils doivent résoudre. Un texte défile donc. Pendant ce temps, une jeune fille, au premier plan, cuisine des crêpes, et une autre les sert à la salle, avec le sourire. Qu’en comprendre ? Peut-être bien, tout simplement, que ces enfants passent à l’action tout de suite, devant nous. Et miment, sur scène, une association d’aide sociale. D’une part, l’image est ouverte aux métaphores : elle peut grossir, signifier autre chose dans nos têtes. D’autre part, voici peut-être une façon de dire que le théâtre nourrit. Dans cette pièce, les aliments ne sont pas sacrés : ils sont un moyen pour poser des questions. Doit-on les prendre, et les consommer ? Ou les tenir dans nos mains, les regarder, et se demander qu’en faire ?

A voir ou à partager on a pas fini de dîner sur scène, du regard ou de l’estomac. Et il restera les fondamentaux. Que serait le théâtre du Soleil sans les invitations à partager le repas avec les comédiens en costume ?

Visuel :  LIMA

Amélie Blaustein Niddam et Geoffrey Nabavian

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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