Opéra
À l’Opéra-Comique, l’audacieux Fidelio tombe sans tension

À l’Opéra-Comique, l’audacieux Fidelio tombe sans tension

01 octobre 2021 | PAR Victoria Okada

La nouvelle production de Fidelio de Beethoven à l’Opéra-Comique est un projet musical audacieux. L’orchestre de l’Ensemble Pygmalion joue, comme à l’accoutumée, sur des instruments d’époque alors que le chœur est renforcé par la Maîtrise de l’Opéra-Comique, introduisant un grand nombre d’enfants dans le spectacle. À la tête du magnifique plateau vocal trône Michael Spyres qui offre une prestation inespérée.

 

Incarnation transcendante de Michael Spyres dans le rôle de Florestan

La séduction musicale qui exerce le ténor américain n’est plus à démontrer, c’est actuellement l’un des chanteurs les plus recherchés sur la planète. Et il n’a aucunement déçu les spectateurs. Toute la salle est immédiatement attirée par sa force dramatique de par son incarnation transcendante dans le rôle de Florestan. Outre ses aigus (qu’on attend avec impatience), nous fascinent tout autant l’ampleur de son souffle, le sens qu’il donne à chaque mot avec une clarté sidérante et le phrasé si bien conçu dans la continuité de chaque contexte musical. À tel point qu’on est presque rancuniers vis-à-vis de Beethoven qui ne l’a fait apparaître qu’au deuxième acte. Et encore, on a même l’impression qu’il chante peu !
À ses côtés, Siobhan Stagg en Fidelio/Leonore qui, souffrante, ne chante pas (mais mime le chant), assume pourtant le jeu scénique. Et quelle présence ! Faute de voix, elle donne tout le reste qu’elle possède, si bien que chacun de ses gestes traduit la pensée de l’héroïne, jusqu’au regard déterminé, projeté zoomé sur les écrans LED. Jacquelyn Wagner double Leonore et chante depuis la fosse, à l’extrémité du côté jardin. Jusqu’à maintenant connue plutôt dans les rôles mozartiens, quoiqu’elle ait déjà tenu le rôle-titre de Fidelio dans plusieurs productions, elle égale les deux protagonistes sur scène. Très investie, elle porte sa voix le plus loin possible, en synchronisation avec les gestes de Siobhan Stagg. Mais l’endroit qu’on lui a attribué n’est pas propice pour faire entendre son magnifique chant ; on aurait pu la placer soit au bord de la scène, soit, encore mieux, au milieu dans la fosse si la disposition de l’orchestre le permet, comme c’était le cas la veille à Lille, dans Idoménée de Campra (dans lequel un rôle a été remplacé par trois chanteuses au pied levé)… Pour ses débuts à l’Opéra-Comique, la soprano norvégienne Mari Eriksmoen campe une Marcelline émouvante, son timbre dense évoque le caractère d’une femme indépendante comme semble accorder le metteur en scène à ce personnage.
Albert Dohmen endosse la tâche du chef gardien Rocco qui a son autorité, incontestablement sur le plan vocal même si quelques fois il manque de justesse. Moins sur le plan de personnage, non pas parce qu’il ne joue pas bien, mais parce que la mise en scène ne permet pas suffisamment de personnalisation de rôles masculins. Il en va donc de même pour Don Pizarro (Gabor Bretz) et Don Fernando (Christian Immler) qui déploient admirablement leurs instruments dans une superbe projection, mais leurs rôles sont moins caractérisés.

La mise en scène baisse la tension dramatique

En fait, la mise en scène de Cyril Teste pose deux problèmes majeurs.
Le premier problème consiste à l’utilisation en permanence de vidéo qui rend chaque scène floue. Par conséquent, elle baisse considérablement la tension qui doit régner entre tel ou tel personnage ainsi que l’expression psychologique de chacun d’entre eux. La vidéo en direct projette les visages de Fidelio/Leonore et Florestan en gros plan, suit les personnages, ou montre les écrans de vidéo-surveillance en noir et blanc de prison. L’idée n’est pas nouvelle, d’autant que la vidéo est de plus en plus utilisée comme un élément de décor à part entière. Mais la luminosité extrême de la lumière blanche de LED qui crève les yeux (entrée en scène de Florestan), ainsi que les images qui bougent constamment derrière les « vrais » personnages, ne permettent pas de fixer notre attention sur ce qui se passe réellement sur scène. En bref, nous ne savons pas où regarder. Ainsi, au lieu de pouvoir nous concentrer sur chaque personnage et sur les rapports entre eux, nous ne faisons que suivre des images, et ce, de temps à autre, sans même pouvoir prêter attention à la musique. Alors, hélas, notre esprit n’est plus tout à fait disposé pour apprécier la voix et le jeu de chanteurs…
Il y a eu cependant une séquence (parlons en ce terme, en faveur de la conception cinématographique de la mise en scène) qui nous paraît ingénieuse. Au moment de renversement du pouvoir entre Pizzaro et Leonore, celle-ci prend la caméra du gardien-caméraman pour filmer le geôlier. Ainsi, c’est elle qui devient plus forte car elle surveille désormais celui qui détenait son mari : elle prend en main le destin de son époux pour le libérer. Mais ce moment si fort et si beethovénien est une fois de plus réduit au même niveau que les autres moments dont la tension est moindre, à cause de projection d’images qui continue depuis le début… C’est vraiment dommage.
L’autre problème est celui de la sonorisation des chanteurs. Lors de la première apparition de Florestan, il tient une longue note dont la sonorisation est très clairement audible, mais est-ce vraiment nécessaire ? Non, surtout quand le chanteur s’appelle Michael Spyres. Dans le livret, on explique cette amplification par la nécessité d’« habiller » les dialogues parlés, étant donné que les bruitages étaient appréciés dans le singspiel contemporain de Beethoven. Mais le résultat ne semble pas donner un effet escompté, à cause de la sonorisation presque permanente qui, une fois de plus, neutralise la tension.

Orchestre plus conforme à la création de l’œuvre

Dans la fosse, l’orchestre de l’Ensemble Pygmalion offre une sonorité orchestrale plus piquante, débarrassée de gigantisme pris au fil du temps. Et c’est très rafraichissant ! Si on remarque de nombreux petits décalages, Raphaël Pichon les rattrape immédiatement. Mais on a souvent l’impression que la musique n’avance pas comme il faudrait, le sentiment de légère lourdeur ne s’estompe pas jusqu’à la fin. Et puis, ce son qui serait certes plus conforme à la création de l’œuvre, aux premières années du XIXe siècle, semble anachronique avec la mise en scène qui place délibérément l’intrigue à notre époque…
Le Chœur Pygmalion est un peu dispersé, l’unité que l’on lui connaît n’est pas toujours au rendez-vous, malgré l’excellence de chaque choriste.
Dans cette production, le rendu n’est malheureusement pas à la hauteur de l’audace de l’idée, et elle ne nous a donc pas convaincus, excepté les formidables arts de chanteurs.

Représentation du 27 septembre.

visuels © Stefan Brion

Les Océanographes, la bonne pêche d’Émilie Rousset et Louise Hémon au T2G
En septembre les cultures urbaines sont à l’honneur à Pau
Victoria Okada

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture